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Inde: certains États sont-ils laissés pour compte?

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
July 2006
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On se demande de plus en plus si les États les plus pauvres de l’Inde sont marginalisés par la croissance rapide, ce qui pourrait grossir le pourcentage de la population vivant dans la pauvreté. Si la vague de croissance ne déferle pas sur la totalité des États, quelles seront les conséquences pour l’Inde? Un nouveau document de travail du FMI examine en détail les données des États et met en lumière les politiques qui ont favorisé une croissance rapide ainsi que les enseignements que les États pauvres peuvent tirer du succès de leurs voisins.

L’inégalité croissante des revenus en Inde pourrait se traduire par des difficultés sociales, politiques et économiques et éroder le soutien aux réformes économiques et à l’ouverture de l’économie indienne. La situation est encore plus préoccupante si l’on regarde les projections de croissance démographique. Entre 2006 et 2051, environ 60 % de la hausse prévue de 620 millions d’habitants aura lieu dans trois des États les plus pauvres (Bihar, Madhya Pradesh et Uttar Pradesh).

Le rythme de croissance réelle du revenu par habitant des États affichant la croissance la plus rapide — un peu plus de 3 % par an — a été deux fois plus élevé que celui des États pauvres dont l’essor est plus lent.

Pour mieux mesurer la nature et l’ampleur du problème, un nouveau document de travail du FMI étudie les disparités de la croissance au cours des trois dernières décennies dans les 27 États les plus grands de l’Inde, et conclut que l’écart de revenus entre les États riches et pauvres s’est creusé (voir graphique). Le ratio du revenu moyen par habitant dans l’État le plus riche (Punjab) par rapport à celui de l’État le plus pauvre (Bihar) est passé de 3,4 % en 1970 à 4,5 % en 2004. Le rythme de croissance réelle du revenu par habitant des États affichant la croissance la plus rapide — un peu plus de 3 % par an — a été deux fois plus élevé que celui des États pauvres dont l’essor est plus lent.

Les riches se sont enrichis

Dans les années 70, les États à revenu par habitant élevé ont connu la croissance la plus rapide, les États à faible revenu, une croissance plus lente. (pourcentage)

Sources: base de données des États, Economic and Political Weekly; calculs des services du FMI.

Des images fort contrastées

Il existe aussi des différences marquées entre les États quant à l’impact de la croissance en termes de réduction de la pauvreté et de création d’emplois. En moyenne, pour chaque point de pourcentage de croissance, les États riches ont été 50 % plus efficaces pour réduire la pauvreté que les États pauvres. Le rythme de création d’emplois dans les États à revenu moyen et élevé a largement dépassé celui des États pauvres. Ces derniers, qui sont aussi les plus peuplés, représentent environ 40 % de la population mais ne produisent qu’un quart des emplois dans le secteur organisé.

On pourrait aussi s’attendre à ce que le capital et les emplois —attirés par le vivier d’ouvriers mal payés ou de chômeurs — tendent à se diriger vers les États pauvres. Mais il n’en est rien. En 2004/05, près de 55 % de l’encours du crédit bancaire en Inde ont été octroyés à des emprunteurs des cinq États les plus riches, contre à peine 15 % dans les cinq États les plus pauvres. Qui plus est, plus de la moitié des investissements directs étrangers (IDE) en Inde ces dernières années a été absorbée par cinq États essentiellement prospères.

En outre, la migration de la main-d’œuvre des États pauvres vers les États riches pourrait éventuellement réduire les disparités de revenus entre États. De fait, la main-d’œuvre en Inde émigre vers les États riches, mais la mobilité inter-États est très faible par rapport aux normes internationales et facilite peu le processus de convergence. Récemment, ce type de mobilité n’a constitué que 6 % de la migration dans les zones rurales et 20 % dans les zones urbaines.

Mais aussi des surprises

En examinant de plus près la performance économique des États, on découvre d’intéressantes exceptions à ces tendances. Certains États à croissance rapide ont le plus de mal à enrayer la pauvreté et à créer des emplois, tandis que des États à croissance plus lente ont considérablement amélioré leur niveau de vie. C’est le cas du Maharashtra (qui inclut Mumbai, capitale financière de l’Inde), l’un des États les plus riches et connaissant la plus forte expansion. Au cours des trois dernières décennies, il a moins bien réussi à traduire sa croissance en emplois et en réduction de la pauvreté que le Rajasthan, dont la croissance a été beaucoup plus lente que la moyenne nationale (voir tableau).

Il est donc possible que les différentes politiques mises en œuvre dans chaque État aient d’importantes conséquences pour la performance économique. De fait, d’autres études ont conclu que les États qui ont tenté de libéraliser les marchés des facteurs et de promouvoir de bonnes institutions ont obtenu de bien meilleurs résultats. Par exemple, Timothy Besley et Robin Burgess ont constaté en 2000 que les États qui avaient amendé les lois du travail en faveur des travailleurs affichaient une croissance inférieure dans la production, l’emploi, l’investissement, et la productivité de l’industrie manufacturière formelle et une hausse de la pauvreté urbaine. À partir des données de districts, Abhijit Banerjee et Lakshmi Iyer ont observé en 2005 que l’investissement et la productivité agricoles après l’indépendance dans les régions où les droits fonciers étaient historiquement conférés aux propriétaires étaient bien inférieurs à ceux des régions où ces droits étaient octroyés aux paysans.

Importance des politiques

Une analyse empirique des moteurs de la croissance réelle des revenus des États entre 1973/74 et 2002/03 conclut que les politiques économiques adoptées par les États déterminent leur croissance future. À l’instar de nombreuses autres études sur ce sujet, le document de travail du FMI constate que les États pauvres ont une croissance plus rapide que les États riches lorsque les variables de substitution des différences de politiques et de structures économiques étaient maintenues à un niveau constant.

Toutefois, l’écart de revenus entre les États pauvres et les États riches est très lent à se refermer — environ 1 % à 2 % par an. Cela signifie qu’il faudra entre 44 et 62 ans pour réduire de moitié le fossé entre le revenu initial par habitant d’un État et son revenu d’équilibre à long terme. C’est décourageant, car cela signifie qu’une grande partie de la disparité de revenus entre les États reflète la disparité de leur potentiel de revenu à long terme.

Mais tout n’est pas perdu. Les politiques économiques adoptées par les États peuvent avoir des effets durables sur la croissance. Les investissements accrus — mesurés par le stock de crédit privé réel par habitant — peuvent donner lieu à une croissance économique plus rapide sur un certain nombre d’années. Il semble aussi que la qualité des infrastructures d’un État soit un déterminant de la croissance. Si l’on mesure la qualité du réseau d’infrastructures d’un État et la solidité de ses institutions par le niveau des pertes techniques et de distribution dans le secteur de l’électricité, l’analyse montre que les États accusant le moins de pertes — et dotés donc des meilleures infrastructures et institutions — ont connu une croissance plus rapide.

Croissance et pauvretéCertains États en croissance rapide n’ont pas beaucoup progressé dans la réduction de la pauvreté.
Croissance élevée1Croissance faible1
Forte élasticité de la pauvretéAndhra PradeshKerala
GujaratOrissa
Tamil NaduPunjab
Rajasthan
West Bengal
Faible élasticité de la pauvretéKarnatakaBihar
MaharastraHaryana
Madhya Pradesh
Uttar Pradesh

À partir du PIB de l’État. Les données plus récentes sur la pauvreté datent de 2001. Source: estimations des services du FMI.

À partir du PIB de l’État. Les données plus récentes sur la pauvreté datent de 2001. Source: estimations des services du FMI.

La taille de l’État est aussi importante: les États moins pléthoriques et moins dépensiers connaissent généralement une croissance plus rapide que ceux dont les dépenses sont relativement élevées. Les États initialement tributaires de l’agriculture ou de l’industrie ont progressé moins vite que ceux misant davantage sur les services. Il est intéressant de noter que l’analyse ne trouve aucune preuve solide de l’impact de la régulation et de l’éducation de la main-d’œuvre sur la croissance, vu la difficulté de mesurer ces variables.

Quelles conclusions en tirer? Jusqu’ici, la croissance a certes accentué les disparités du revenu moyen par habitant dans les États de l’Inde, mais d’après l’étude, ces États peuvent prendre des mesures pour y remédier et éviter les erreurs du passé. En adoptant de meilleures politiques économiques, ils peuvent améliorer leur croissance relative. Ils peuvent optimiser leur situation économique à long terme en encourageant l’investissement et l’infrastructure et en menant une bonne politique budgétaire. Il est également nécessaire, notamment pour les États peu performants, de diversifier leur base de production économique en dehors de l’agriculture et de l’industrie ou d’adopter des mesures visant à accroître la productivité de ces secteurs.

Catriona Purfield

FMI, Département Asie et Pacifique

Cet article est inspiré du document de travail n° 06/103, intitulé «Mind the Gap: Is Economic Growth in India Leaving Some States Behind?» de Catriona Purfield. Des exemplaires sont disponibles au prix de 15 dollars, au Service des publications. Pour commander, voir instructions page 192. Le texte intégral peut aussi être consulté sur le site du FMI (www.imf.org).

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