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La crise et la croissance à long terme en Asie

Author(s):
International Monetary Fund
Published Date:
December 1998
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En l’espace d’une trentaine d’années, les économies d’Asie de l’Est ont fait des progrès remarquables. Emboîtant le pas au Japon qui affichait une croissance supérieure à 10 %, la Corée, la province chinoise de Taiwan, la RAS de Hong Kong et Singapour ont enregistré des taux de croissance très élevés à partir du milieu des années 60, et un accroissement du revenu par habitant qui s’est porté aux niveaux qu’atteignaient plusieurs pays avancés d’Europe occidentale. Dans les années 80 et 90, les économies d’Asie du Sud-Est (en particulier l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande) ont à leur tour connu une croissance exceptionnellement rapide. Dans tous ces pays, la croissance économique a durablement enregistré des taux supérieurs à ceux qu’on jugeait auparavant réalisables, qui ont dans certains cas atteint 8 à 10 % par an pendant une dizaine d’années1. La forte croissance des pays d’Asie de l’Est s’est accompagnée de progrès impressionnants sur le plan du développement social, avec un recul général sensible de la pauvreté, de la mortalité infantile et de l’analphabétisme dans la population adulte, parallèlement à une augmentation considérable de l’espérance de vie à la naissance. Par ailleurs, et encore à l’opposé des idées reçues antérieures2, la forte croissance économique n’a pas donné lieu à une augmentation des inégalités de revenu3.

Depuis le milieu de 1997, plusieurs pays d’Asie du Sud-Est et la Corée sont aux prises avec une grave crise financière qui a plongé la région dans une profonde récession. L’activité économique japonaise, qui stagnait depuis l’éclatement en 1990 de la bulle spéculative sur les prix des actifs, s’est elle aussi assez fortement contractée depuis le printemps de 1997. La gravité de la «crise asiatique» soulève des questions à la fois quant à ses causes fondamentales4 et quant à la durabilité de la forte croissance de la région. La crise marque-t-elle effectivement la fin de l’expansion rapide qui a caractérisé les économies d’Asie de l’Est ces dernières décennies? Ces pays vont-ils au contraire se ressaisir et retrouver une forte croissance—même si elle n’est pas aussi rapide que dans le passé—comme ils l’ont fait après les crises qu’ils ont essuyées dans les années 70 et 80? Enfin, que faut-il faire pour jeter les bases d’une reprise et d’une croissance durables?

Pour répondre à ces questions, on retracera dans le présent chapitre l’évolution de la croissance en Asie de l’Est, en vue d’identifier à la fois les points forts de la stratégie de développement de la région et les faiblesses qui ont peut-être été sous-estimées et auraient sans doute abouti à un ralentissement de la croissance même sans la crise financière. Cela permettra de mieux juger si les problèmes récents tiennent essentiellement à des déséquilibres macroéconomiques et financiers à court terme qui se dissiperont à relativement bref délai, pourvu que des mesures appropriées soient prises pour remédier à la crise financière ou si, au contraire, ils sont plus profondément enracinés.

Les sources de la croissance en Asie de l’Est

Aucun modèle de développement n’a été appliqué de façon uniforme dans l’ensemble de la région mais, dans les économies d’Asie de l’Est qui ont le mieux réussi, les éléments suivants ont été décisifs: des politiques macroéconomiques axées sur la stabilité qui visaient, entre autres, à maintenir une inflation relativement faible et à éviter une surévaluation de la monnaie; un taux d’accumulation du capital physique et humain élevé; une production orientée vers l’exportation qui a notamment encouragé l’adoption de techniques de pointe. Des conditions initiales favorables ont aussi contribué à la réussite de ces pays5. En revanche, la politique industrielle et l’intervention des pouvoirs publics (en particulier sur les marchés financiers) visant à mobiliser et affecter l’épargne présentent de plus grandes différences d’un pays à l’autre et leurs effets sur la croissance sont plus discutables.

Des recherches approfondies ont été consacrées aux sources de la croissance économique rapide et soutenue de l’Asie de l’Est. Une bonne partie de ces travaux ont essentiellement visé à évaluer les contributions relatives des facteurs de production—capital physique et humain—et du progrès technique. Une méthode couramment utilisée à cet effet consiste à déduire de la croissance de la production par travailleur une moyenne pondérée de l’accumulation du capital physique et humain par travailleur et à interpréter le terme résiduel comme l’accroissement de la productivité totale des facteurs (PTF)—c’est-à-dire, l’augmentation de la productivité imputable au progrès technique et à la rationalisation des structures de production6.

Les estimations empiriques des contributions des facteurs et de la PTF à la croissance de la production dans les pays d’Asie de l’Est sont très variables. D’une manière générale, il apparaît que la plus forte contribution provient de l’accumulation du capital. La contribution de l’accroissement de la productivité se révèle moins importante mais elle reste appréciable7. Ainsi, une étude récente a établi que sur la période 1960-94, dans l’ensemble des quatre nouvelles économies industrielles d’Asie et dans les trois pays de l’ASEAN à forte croissance—Indonésie, Malaisie et Thaïlande—la croissance de la production par travailleur est davantage imputable à l’expansion du capital par travailleur qu’à l’accroissement de la productivité des facteurs (tableau 3.1). Il semble toutefois que la PTF joue un plus grand rôle depuis le début des années 80. Par exemple, à Singapour, l’accroissement annuel de la PTF était d’environ 1 % durant les périodes 1960-73 et 1973-84, mais il a dépassé 3 % pendant la période 1984-94. De même, en Thaïlande, il se situait à 1¼% pendant la période 1960-84, mais il est passé à 3 ¼ % au cours des dix années suivantes. On peut comparer ces résultats avec l’évolution observée dans les pays industrialisés au cours de la période 1960-94: dans les économies d’Asie de l’Est (sauf aux Philippines), le taux de croissance de la production par travailleur a été sensiblement plus élevé mais la contribution de l’accroissement de la PTF n’a été nettement supérieure que dans quelques cas—Chine, province chinoise de Taiwan et Thaïlande—malgré un niveau de développement technologique initial plus faible. Cependant, en regard de l’évolution des économies européennes et du Japon au cours de leur phase de rattrapage intensif des années 50 et 60, l’accroissement de la PTF des économies d’Asie de l’Est a été beaucoup moins rapide8. En revanche, aucun autre groupe de pays en développement n’affiche d’aussi bons résultats que les économies d’Asie de l’Est.

Tableau 3.1.Économies avancées: sources de la croissance de l’économie(Parts en pourcentage de la croissance annuelle moyenne de la production par travailleur)
1960-731973-841984-941960-94
Corée
Production par travailleur5,65,36,25,7
Capital par travailleur3,23,43,33,3
Éducation par travailleur0,90,80,60,8
Productivité totale des facteurs1,41,12,11,5
Singapour
Production par travailleur5.94.36.05.4
Capital par travailleur4,63,12,33,4
Éducation par travailleur0,40,20,60,4
Productivité totale des facteurs0,91,03,11,5
Taiwan, province chinoise de
Production par travailleur6,84,95,65,8
Capital par travailleur3,93,02,33,1
Éducation par travailleur0,50,90,50,6
Productivité totale des facteurs2,20,92,82,0
Indonésie
Production par travailleur2,54,33,73,4
Capital par travailleur0,93,32,32,1
Éducation par travailleur0,50,50,50,5
Productivité totale des facteurs1,10,50,90,8
Malaisie
Production par travailleur4,03,63,83,8
Capital par travailleur2,42,71,82,3
Éducation par travailleur0,50,50,50,5
Productivité totale des facteurs1,00,41,40,9
Philippines
Production par travailleur2,51,2−0.31,3
Capital par travailleur1,32,00,21,2
Éducation par travailleur0,60,60,40,5
Productivité totale des facteurs0,7−1.3−0.9−0.4
Thaïlande
Production par travailleur4,83,66,95,0
Capital par travailleur3,22,02,62,7
Éducation par travailleur0,10,50,80,4
Productivité totale des facteurs1,41,13,31,8
Chine
Production par travailleur2,24,38,04,5
Capital par travailleur0,41,72,91,5
Éducation par travailleur0,40,30,30,4
Productivité totale des facteurs1,42,24,62,6
Asie du Sud
Production par travailleur1,82,52,72,3
Capital par travailleur1,40,91,01,1
Éducation par travailleur0,30,40,30,3
Productivité totale des facteurs0,11,21,50,8
Amérique latine
Production par travailleur3,40,40,11,5
Capital par travailleur1,31,10,10,9
Éducation par travailleur0,30,40,40,4
Productivité totale des facteurs1,8−1,1−0.40,2
États-Unis
Production par travailleur1,90,20,91,1
Capital par travailleur0,50,30,30,4
Éducation par travailleur0,60,50,4
Productivité totale des facteurs0,8−0,50,70,3
Autres pays industrialisés
Production par travailleur4,81,81,72,9
Capital par travailleur2,31,10,81,5
Éducation par travailleur0,40,60,20,4
Productivité totale des facteurs2,20,20,71,1
Source: Barry P. Bosworth et Susan M. Collins, «Economic Growth in East Asia: Accumulation Versus Assimilation», Brookings Papers on Economic Activity: 2 (1996), pages 135-203
Source: Barry P. Bosworth et Susan M. Collins, «Economic Growth in East Asia: Accumulation Versus Assimilation», Brookings Papers on Economic Activity: 2 (1996), pages 135-203

Même si l’on s’accorde largement à penser que l’accumulation des ressources a contribué de façon déterminante à la très forte croissance enregistrée par les pays d’Asie de l’Est, l’importance relative de l’accroissement de la productivité continue d’être diversement appréciée (tableau 3.2)9. Ces divergences sont importantes, parce qu’elles concernent non seulement les explications de la réussite passée des pays d’Asie de l’Est, mais aussi les conséquences à en tirer pour leurs perspectives à long terme. Ainsi, ceux qui estiment que la croissance de la région était essentiellement imputable à l’accumulation de capital, et que l’accroissement de la productivité n’y a guère contribué, tendent à juger inévitable une récession lorsque les rendements du capital commencent à décroître. Dans cette optique, les perspectives de croissance dépendent fondamentalement de réformes structurelles propres à intensifier le rôle du progrès technique et des gains d’efficience10. En revanche, pour ceux qui estiment que la croissance de la productivité a apporté une contribution relativement plus forte, le ralentissement de la croissance économique peut aussi être inévitable sous l’effet du rattrapage technologique, mais il devrait être plus progressif et la baisse des taux d’accumulation des facteurs ne devrait pas empêcher le maintien de taux de croissance relativement élevés.

Tableau 3.2.Économies d’Asie de l’Est (échantillon): estimations de l’accroissement de la productivité totale des facteurs(En pourcentage annuel)
PériodeHong

Kong

(RAS)
CoréeSingapourProvince

chinoise de

Taiwan
IndonésieMalaisiePhilippinesThaïlande
Young (1995)1966-902,31,70,22,6
Bosworth, Collins et Chen (1995)1960-800,70,31,31,00,70,51,1
Bosworth, Collins et Chen (1995)1986-921,94,02,50,82,84,0
Sarel (1996)1975-903,83,11,93,5
Sarel (1997)1979-962,50,92,0−0.92,0
Sources: Alwyn Young, «The Tyranny of Numbers: Confronting the Statistical Realities of the East Asian Growth Experience», Quarterly Journal of Economics, volume 10 (août 1995), pages 641-80; Barry P. Bosworth, Susan M. Collins et Yu-chin Chen, «Accounting for Differences in Economic Growth». Brookings Discussion Papers in International Economies, n° 115 (Washington, Brookings Institution, octobre 1995); Michael Sarel, Growth in East Asia: What We Can and What We Cannot Infer, Economic Issues, n° 1 (Washington, FMI, septembre 1996); Michael Sarel, «Growth and Productivity in ASEAN Countries», document de travail n° 97/97 (Washington, FMI, août 1997)
Sources: Alwyn Young, «The Tyranny of Numbers: Confronting the Statistical Realities of the East Asian Growth Experience», Quarterly Journal of Economics, volume 10 (août 1995), pages 641-80; Barry P. Bosworth, Susan M. Collins et Yu-chin Chen, «Accounting for Differences in Economic Growth». Brookings Discussion Papers in International Economies, n° 115 (Washington, Brookings Institution, octobre 1995); Michael Sarel, Growth in East Asia: What We Can and What We Cannot Infer, Economic Issues, n° 1 (Washington, FMI, septembre 1996); Michael Sarel, «Growth and Productivity in ASEAN Countries», document de travail n° 97/97 (Washington, FMI, août 1997)

Au vu des différences de niveaux de productivité d’un pays à l’autre, il semble y avoir de vastes possibilités de poursuivre le rattrapage technologique dans les pays d’Asie de l’Est. En Corée, qui est l’une des économies les plus avancées de la région, la production réelle par travailleur atteint seulement environ la moitié du niveau enregistré aux États-Unis et, dans la plupart des autres économies d’Asie de l’Est, elle est encore plus faible. Jusqu’à présent, le rattrapage du PIB réel par habitant en Asie de l’Est provient surtout du renforcement de l’intensité du capital et non de l’accroissement de la PTF, de sorte que les écarts de productivité restent importants, même s’ils ont diminué au fil des ans. Si l’on considère le nombre d’heures ouvrées par travailleur, les écarts de productivité de la main-d’oeuvre entre l’Asie de l’Est, d’une part, et l’Amérique du Nord et l’Europe, d’autre part, sont encore plus importants11. En 1996, le PIB réel par heure ouvrée en Corée, en Thaïlande et en Indonésie représentait, respectivement, 46 %, 18 % et 15 % de celui des États-Unis12.

Efficience de l’investissement

Bien que les pays d’Asie de l’Est aient connu une croissance économique exceptionnelle et qu’ils soient en mesure de continuer à accroître leur productivité, la crise a fait naître des doutes considérables quant à leur capacité de maintenir les taux d’accumulation du capital très élevés qu’ils ont enregistrés ces dernières années. En Corée, en Malaisie et en Thaïlande, le taux d’investissement a été exceptionnellement élevé dans les années 90, de l’ordre de 40 % du PIB. Cependant, divers indices portent à croire que l’efficience des investissements a diminué en Asie de l’Est, notamment parce que le revenu par habitant a rapidement convergé vers les niveaux enregistrés dans les économies avancées mais aussi, dans certains pays, à cause du surinvestissement.

Il est bien sûr difficile de déterminer si l’investissement est excessif dans un pays donné. La théorie économique propose plusieurs méthodes, dont aucune n’est tout à fait satisfaisante, pour vérifier si le taux d’investissement d’un pays est généralement approprié. Une méthode couramment utilisée consiste à comparer le taux de rendement réel de l’investissement intérieur avec le taux de croissance réel de l’économie13. Si le taux de rendement de l’investissement est inférieur au taux de croissance, alors on peut accroître le bien-être économique en réduisant l’accumulation du capital: cela permet d’augmenter la consommation des générations courante et futures. Toutefois, ces comparaisons sont en pratique difficiles à effectuer parce qu’il n’est pas simple d’évaluer le taux de rendement de l’investissement pour l’ensemble de l’économie. En outre, les rendements de l’investissement varient avec le degré de risque des projets.

Dans une situation de risque et d’incertitude, on peut déterminer si le taux d’investissement est approprié en comparant l’investissement brut avec le revenu brut du capital (c’est-à-dire la somme des bénéfices, des revenus locatifs et des revenus des intérêts). Si l’investissement reste invariablement supérieur au revenu du capital pendant un certain nombre d’années, on peut considérer que l’économie surinvestit: l’accumulation courante du capital absorbe davantage de ressources que la totalité de l’accumulation passée n’en libère pour la consommation14. En ce qui concerne les pays en crise, des données relatives au revenu du capital ne sont directement disponibles que pour la Corée. Il apparaît qu’entre le milieu des années 70 et le milieu des années 90, la part du revenu total du capital dans le PIB a considérablement baissé dans ce pays, pour passer d’environ 55 % à moins de 40 % (graphique 3.1). La part de l’investissement total dans le PIB est quant à elle passée de 25 % à environ 40 %15. En 1996, le taux d’investissement était presque égal à la part du revenu du capital. Cela ne donne pas la preuve concluante d’un excès d’investissement mais semble bien indiquer une baisse rapide de l’efficience de l’investissement en Corée.

Graphique 3.1.Échantillon d’économies: efficience de l’investissement 1

(En pourcentage du PIB)

L’efficience de l’investissement semble avoir diminué en Corée.

Sources: Office national de la statistique coréen; Direction générale du budget, de la comptabilité et de la statistique de la province chinoise de Taiwan; base de données des Perspectives de l’économie mondiale; base de données de l’OCDE; estimations des services du FMI

1 Le revenu des travailleurs indépendants faisant l’objet d’un traitement différent selon les pays, il convient d’interpréter avec prudence les comparaisons internationales du revenu du capital.

On peut aussi évaluer les variations de l’efficience de l’investissement global d’après le coefficient marginal de capital, c’est-à-dire le rapport de l’investissement au cours d’une période donnée aux variations de la production durant la même période. Une hausse du coefficient peut s’interpréter comme le signe d’une réaction en baisse de la production à l’investissement, et donc comme une détérioration de l’efficience de l’investissement. Mais ce ralentissement de la production par rapport au capital investi peut tenir à d’autres raisons: par exemple, l’économie peut passer à une structure de production comportant une plus forte intensité de capital, ce qui constitue une caractéristique normale de l’industrialisation16. Dans presque tous les pays en crise, le coefficient marginal de capital a augmenté dans les années 90 (graphique 3.2). En Corée et en Thaïlande (ainsi que dans la RAS de Hong Kong) le coefficient a à peu près doublé entre 1990 et 1995, ce qui semble indiquer que l’investissement est devenu un facteur de croissance moins efficace. En revanche, en Indonésie (et aussi à Singapour), le coefficient de capital est resté à peu près constant. Néanmoins, la hausse du coefficient de capital dans plusieurs économies d’Asie de l’Est ne doit pas nécessairement s’interpréter comme une baisse de l’efficience de l’investissement. Comme on l’a noté plus haut, cela peut être le signe d’une évolution vers une structure de production à plus forte intensité de capital. Étant donné les similitudes que présentent ces économies et les relations étroites qu’elles entretiennent—par les structures de production et les échanges commerciaux—il semble toutefois invraisemblable que la RAS de Hong Kong, et non Singapour, ait évolué vers des techniques à plus forte intensité de capital et que la Thaïlande, et non l’Indonésie, ait perfectionné ses techniques de production.

Graphique 3.2.Échantillon d’économies: coefficient marginal de capital

(Moyenne mobile sur cinq ans)

L’augmentation du coefficient marginal de capital dans plusieurs pays est-asiatiques au cours des dernières années pourrait indiquer que l’efficience de l’investissement diminue.

Ces dernières années, plusieurs économies d’Asie de l’Est ont affecté une part croissante de l’investissement au secteur des biens non échangeables ou aux secteurs protégés—comme l’immobilier ou la pétrochimie en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande—qui ont produit de faibles rendements, ou à des secteurs dont les capacités étaient élevées ou excédentaires—comme les semi-conducteurs, la sidérurgie, la construction navale ou l’industrie automobile en Corée—qui avaient aussi des rendements faibles, voire négatifs. En Thaïlande, par exemple, la valeur ajoutée du secteur de la construction et de l’immobilier a augmenté de plus de 11 % par an en valeur réelle entre 1992 et 1996, pour passer de 12½ % à 14 % du PIB. Au cours de cette période, le taux d’inoccupation des immeubles de bureaux a augmenté, pour atteindre 15 % à la fin de 1996. De même, en Indonésie, le secteur de la construction et de l’immobilier a enregistré une expansion de plus de 13 % par an entre 1991 et 1996, pour passer de 9½ % à 10½ % du PIB. En Malaisie, ce secteur a enregistré une expansion annuelle supérieure à 14 % entre 1993 et 1997.

En Corée, l’intervention de l’État, notamment la politique de crédit dirigé qui permettait d’obtenir facilement des prêts, a beaucoup contribué au fait que les grands conglomérats—les chaebols—ont pu poursuivre leur expansion et gagner des parts de marché sans se soucier suffisamment de leur rentabilité. On peut certes estimer que dans les premières années de l’industrialisation, ces mesures ont favorisé l’expansion et la rentabilité—étant donné que les entreprises coréennes ne représentaient qu’une faible part de la production mondiale et que les coûts de main-d’oeuvre étaient relativement faibles—mais ultérieurement, et surtout à partir des années 90, la Corée s’étant taillée une part appréciable de la production mondiale dans des industries comme les semiconducteurs, la sidérurgie, la construction navale et l’automobile, les bénéfices ont diminué, car ces branches d’activité ont été de plus en plus exposées à des capacités excessives et à une concurrence mondiale intense. Malgré la contraction des bénéfices, l’accès facile au crédit a incité les chaebols à poursuivre leurs opérations d’investissement et leur diversification vers des secteurs autres que ceux de leurs activités principales, qui se caractérisaient souvent eux aussi par des capacités excessives. En conséquence, en 1996, les bénéfices nets des trente principaux chaebols étaient proches de zéro, et au début de 1997, c’est-à-dire avant le début de la crise, six de ces conglomérats ont engagé une procédure de faillite.

Dans les économies actuellement en crise, l’investissement a largement été financé par des prêts bancaires. Lorsque les rendements de l’investissement ont diminué dans ces pays, la qualité des portefeuilles des banques s’est également détériorée. En Thaïlande, les prêts non productifs des banques commerciales atteignaient presque 8 % de l’encours total des crédits au milieu de 1996, et les prêts non productifs des autres établissements financiers étaient encore plus importants. À titre de comparaison, aux États-Unis, où la définition des prêts non productifs est plus stricte, ces derniers représentaient environ 1 % de l’encours total des prêts en 1996 et ils ont culminé à environ 4 % pendant la crise bancaire des années 8017. En Indonésie, les prêts classés comme non productifs représentaient plus de 10 % de l’encours total des prêts à la fin de 1996 et le crédit foncier avait porté sa part à environ 20 % du total des prêts. L’engagement dans le secteur foncier était aussi important en Thaïlande et en Malaisie où il avait atteint environ 18 % et 25 % du total des prêts, respectivement18. En Malaisie, alors que l’encours des prêts non productifs s’était considérablement résorbé par rapport à un maximum de plus de 35 % atteint en 1985 (à la suite d’une crise bancaire) pour représenter moins de 4 % en 1997, un volume considérable de prêts bancaires finançait le crédit à la consommation et les investissements sur le marché boursier, en plus du secteur foncier. En Corée, la rentabilité des banques commerciales, sur la base des rendements des actifs ou des fonds propres, s’est considérablement détériorée au cours des années 90, pour se retrouver bien au-dessous des niveaux internationaux en 199619. On examinera ci-après comment la politique gouvernementale a contribué à aggraver la fragilité du système bancaire.

Des recherches complémentaires seront nécessaires pour déterminer dans quelle mesure les taux de rendement ont diminué en Asie de l’Est. On dispose néanmoins d’indices suffisants pour estimer que les taux d’investissement élevés enregistrés dans un certain nombre de ces pays étaient excessifs.

Le rôle de la politique gouvernementale et des institutions à l’appui d’une forte croissance

Comme on l’a noté précédemment, les économies d’Asie de l’Est à forte croissance se caractérisaient essentiellement par des taux élevés d’investissement, d’épargne et de formation des ressources humaines, par le rôle moteur des exportations et par des conditions macroéconomiques stables. La politique gouvernementale et les institutions ont joué un grand rôle en faveur de ces éléments. Les mesures visant le secteur financier, en particulier, ont beaucoup aidé à mobiliser et à répartir l’épargne. Cependant, dans certains cas, l’intervention des pouvoirs publics a gêné le développement des marchés financiers et elle s’est soldée par une affectation inefficiente de l’investissement et des autres ressources.

Mobilisation des ressources

La mise en valeur des ressources humaines a progressé à un rythme rapide, sur le double plan quantitatif et qualitatif, dans presque tous les pays à forte croissance d’Asie de l’Est. En 1965, les taux de scolarisation dans l’enseignement primaire y étaient déjà plus élevés que dans beaucoup d’autres pays en développement. La Corée, les Philippines, la RAS de Hong Kong et Singapour avaient établi l’éducation primaire universelle, et même l’Indonésie—pays très peuplé qui, à l’époque, était l’un des plus pauvres du monde—affichait un taux de scolarisation primaire supérieur à 70 %. De nouveaux progrès importants ont été accomplis au cours des trente années suivantes, sauf en Thaïlande. En Corée, le taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire est passé d’environ 35 % en 1965 à pratiquement 100 % en 1995, tandis qu’en Indonésie, il était proche de 50 % en 1995 et plus élevé que dans d’autres pays ayant des niveaux de revenu comparables. En Thaïlande, en revanche, le taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire, qui n’atteignait pas 50 % en 1995, était inférieur au niveau justifié par le revenu du pays, sur la base des données internationales. Cela s’est soldé, ces dernières années, par de graves pénuries de main-d’oeuvre qualifiée dans ce pays, qui ont poussé les salaires à la hausse. La qualité de l’éducation s’est aussi améliorée sensiblement ces trente dernières années dans la plupart des économies d’Asie de l’Est, où les dépenses moyennes par étudiant ont augmenté et le nombre d’élèves par enseignant a été réduit20.

Parce qu’elles relèvent le niveau de qualification de la population active, l’éducation et la formation contribuent directement à l’expansion des capacités productives et du potentiel de croissance. On estime que l’éducation explique directement de 10 à 15 % environ de la croissance de la production par travailleur dans les économies d’Asie de l’Est au cours de la période 1960-94 (voir tableau 3.1)21. L’accumulation du capital humain influe aussi sur la croissance économique par des voies indirectes. Le capital physique et le niveau de qualification sont souvent complémentaires, de sorte qu’une grande réserve de main-d’oeuvre qualifiée peut induire un accroissement de l’investissement; à l’inverse, comme c’est le cas dans un certain nombre de pays en développement, une pénurie de compétences peut empêcher certains types d’investissements22. De surcroît, les données empiriques montrent que si l’investissement direct étranger est un important moyen par lequel s’effectue le transfert des technologies vers les pays en développement, il n’est plus productif que l’investissement intérieur que si le pays d’accueil est doté d’un minimum de ressources humaines23.

Lorsqu’elles se sont engagées sur la voie d’une forte croissance, les économies d’Asie de l’Est avaient sur de nombreux autres pays en développement l’avantage d’être supérieurement dotées en ressources humaines et elles ont maintenu cet avantage par une politique délibérée d’investissement dans l’éducation. Mais le facteur décisif de leur croissance supérieure a été leur capacité d’équiper systématiquement la population active avec un stock de capital physique de plus en plus important (tableau 3.3). En Corée, en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande, la formation brute de capital fixe a augmenté régulièrement et fortement en proportion du PIB ces trente dernières années, pour dépasser 30 % dans le premier pays et atteindre près de 40 % dans les trois autres. Les principales exceptions sont la RAS de Hong Kong et la province chinoise de Taiwan, où l’investissement a représenté une part assez stable du PIB, proche d’un quart, tout au long de la période, et les Philippines, où l’investissement est passé de 19 % du PIB dans les années 60 à un taux stable d’environ 23 % ensuite. La province chinoise de Taiwan, malgré son plus faible taux d’accumulation de capital, a affiché une croissance aussi forte que les autres économies d’Asie de l’Est.

Tableau 3.3.Échantillon de pays: ratios investissement/PIB1(Pourcentages)
Moyennes
1960-691970-791980-891990-96
Chine235353439
Corée18283037
Hong Kong (SAR)242830
Indonésie218192732
Inde216182224
Japon35343030
Malaisie215233038
Philippines219252323
Singapour223414235
Taiwan, province chinoise de225292424
Thaïlande222252841
Brésil217222120
Chili121825
Mexique217222222
Allemagne26232022
Espagne242222
États-Unis21202017
Italie262319
Royaume-Uni19201716

L’investissement correspond à la formation brute de capital fixe plus la variation des stocks.

Données à partir de 1963.

L’investissement correspond à la formation brute de capital fixe plus la variation des stocks.

Données à partir de 1963.

La forte hausse du taux d’investissement a naturellement été le pendant d’un accroissement rapide du taux d’épargne et des apports de capitaux étrangers. Plusieurs facteurs ont contribué à l’accroissement rapide de l’épargne intérieure. Le plus important est sans doute la forte croissance qui, en portant les revenus au-dessus du seuil de subsistance, a entraîné une hausse du taux d’épargne globale. La forte croissance a sans doute aussi favorisé l’augmentation de l’épargne globale parce qu’elle a donné lieu à une progression plus que proportionnelle des revenus des jeunes travailleurs. La structure démographique de la région, notamment caractérisée par des taux de dépendance relativement faibles, était aussi propice à une forte épargne (encadré 3.1)24. Les effets bénéfiques de politiques économiques judicieuses—notamment un cadre macroéconomique stable, des taux d’inflation particulièrement bas, des taux d’intérêt réels positifs25 et une expansion rapide des circuits financiers—ont sans doute aussi exercé un effet positif prononcé sur les taux d’épargne. Dans certains pays, en particulier la Malaisie et Singapour, des régimes d’épargne obligatoire bien développés sont en place depuis les années 60 et 70, mais leurs effets sur le taux global d’épargne privée n’ont pas été catégoriquement établis26.

Les taux d’épargne privée élevés en Asie de l’Est ont souvent été attribués à une propension à épargner des ménages exceptionnellement forte. On a moins remarqué le rôle de l’épargne des entreprises, sans doute parce que ces pays sont peu nombreux à établir régulièrement des données sur les composantes de l’épargne privée totale, de sorte que les statistiques relatives à l’épargne des entreprises sont fragmentaires et obtenues de façon indirecte27.

En Thaïlande—pays pour lequel on dispose de données fiables—l’épargne des entreprises a représenté en moyenne presque 45 % de l’épargne privée totale et 8½ % du PIB pendant les années 70 et 80. Sa part a ensuite fortement augmenté à la fin des années 80, pour avoisiner 60 % de l’épargne privée totale et 13 % du PIB. En Corée, l’épargne des entreprises a également joué un rôle appréciable. Dans les années 50 et 60, l’épargne des ménages était inférieure à 3 % du PIB en moyenne alors que l’épargne des entreprises était proche de 6 % du PIB. L’épargne publique représentait plus de 60 % de l’épargne intérieure totale. Ensuite, l’épargne des particuliers et celle des entreprises ont fortement augmenté au fil des ans: l’épargne des ménages est passée à 11 % du PIB en moyenne dans la période 1974-79 et à 13 % durant la période 1990-95, tandis que les bénéfices non distribués des entreprises sont passés à 12½% et à 14 % du PIB, respectivement (tableau 3.4). Avec la croissance économique, l’épargne des entreprises a continué d’augmenter au même rythme que celle des ménages et, dans les années 90, elle représentait encore 50 % de l’épargne privée. À Singapour, en revanche, les entreprises ont relativement moins contribué à l’épargne, en partie à cause de l’importance du fonds de prévoyance, alimenté par les cotisations obligatoires des ménages, dont les ressources atteignaient presque 15 % du PIB au milieu des années 80.

Tableau 3.4.Échantillon de pays: composition de l’épargne privée(En pourcentage du PIB)
1970-741975-791980-841985-891990-96
Thaïlande
Épargne privée1815152222
Ménages141110109
Sociétés4351213
Corée
Épargne privée1622202826
Ménages71081313
Sociétés812121514
Taiwan, province chinoise de
Épargne privée23273324
Ménages1412141713
Sociétés10141511
Philippines
Épargne privée2022221816
Ménages6833
Sociétés14141916
Japon
Épargne privée3130272625
Ménages12109
Sociétés151617
Inde
Épargne privée1519171921
Ménages1317151719
Sociétés22223
États-Unis
Épargne privée1718181615
Ménages644
Sociétés121211
Sources: Sang-Woo Nam, «What Determines National Saving? A Case Study of Korea and the Philippines», Policy, Planning, and Research Working Paper WPS 205 (Washington, Banque mondiale, mai 1989); Banque mondiale; autorités nationales; OCDE; FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; estimations des services du FMI.
Sources: Sang-Woo Nam, «What Determines National Saving? A Case Study of Korea and the Philippines», Policy, Planning, and Research Working Paper WPS 205 (Washington, Banque mondiale, mai 1989); Banque mondiale; autorités nationales; OCDE; FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale; estimations des services du FMI.

La contribution des entreprises à l’épargne privée totale n’est pas exceptionnellement élevée en Àsie de l’Est, en comparaison des économies avancées d’Europe et d’Amérique du Nord. Elle est en revanche plus forte que dans les pays en développement qui ont comparativement moins bien réussi, ce qui tient certainement à la plus grande stabilité relative des résultats macroéconomiques et du cadre de l’investissement. Même s’ils étaient élevés, les bénéfices non distribués étaient loin de suffire aux besoins d’investissement des entreprises28. Étant donné que les marchés de titres (obligations et actions) étaient peu développés, surtout jusqu’au début des années 90, les sociétés ont largement fait appel au système bancaire pour financer leurs investissements (voir ci-après).

Encadré 3.1.Vieillissement de la population en Asie de l’Est: conséquences pour les budgets nationaux et les taux d’épargne

Au-delà des turbulences qui sévissent depuis quelque temps, les perspectives à long terme de nombreux pays d’Asie de l’Est comportent un aspect rarement évoqué: leur population vieillit, comme celle de nombreux pays industrialisés, même si cette évolution devrait se manifester plus tardivement en Asie de l’Est. La proportion de personnes âgées dans la population de ces économies—Chine, Corée, RAS de Hong Kong, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, province chinoise de Taiwan, Thaïlande et Vietnam—va pour le moins doubler d’ici à 2025 et la part des jeunes diminuera sensiblement. D’autre part, la situation sanitaire s’est vite transformée dans ces pays et se rapproche de plus en plus de celle des pays industrialisés. Cette évolution pèsera sur le développement à long terme de la région—par ses effets sur le marché du travail, l’épargne et l’investissement ou les taux de croissance, mais aussi par les sérieux problèmes qu’elle posera aux pouvoirs publics, en particulier sur le plan social. Étant donné l’importance de l’Asie de l’Est dans l’économie mondiale, on ne peut écarter la possibilité de répercussions macroéconomiques à l’échelle planétaire.

C’est dans les nouvelles économies industrielles d’Asie (NEI)—Corée, RAS de Hong Kong, Singapour et province chinoise de Taiwan—que le vieillissement démographique est le plus avancé. Leur population d’âge actif augmentera légèrement entre l’an 2000 et 2030, pour diminuer ensuite. À compter de 2010, l’accroissement de la proportion des personnes âgées augmentera aussi fortement le taux de dépendance global dans ces pays, et cette mutation structurelle commencera à se manifester en Chine une dizaine d’années plus tard. En Asie du Sud-Est—Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande et Vietnam—, la baisse du taux de fécondité et l’augmentation de l’espérance de vie sont des phénomènes plus récents. Aussi le taux de dépendance global devrait-il diminuer jusqu’en 2020, avant que le taux de dépendance des personnes âgées n’amorce une montée en flèche qui le portera entre 22 et 28 % au milieu du siècle.

Le vieillissement de la population pose de graves problèmes stratégiques à long terme aux pouvoirs publics. Les systèmes éducatifs devront être adaptés et modernisés au plus tôt, et les sociétés vieillissantes devront s’atteler à une tâche difficile qui consistera à répondre à une demande de soins médicaux appelée à se modifier et à s’intensifier. Elles devront aussi se doter de mécanismes d’assurance sociale qui assurent aux personnes âgées des ressources financières suffisantes pendant leur retraite, d’autant que les liens de solidarité familiale traditionnels tendent à se relâcher, en général, avec le développement économique.

Prévoir l’impact budgétaire du vieillissement d’une population est toujours une entreprise délicate. C’est particulièrement vrai dans de nombreux pays d’Asie dépourvus de régime général d’assurance sociale et d’orientation politique claire en la matière. Il semble évident, toutefois, que les effets démographiques stricto sensu du vieillissement de la population (à savoir, l’augmentation de la proportion de personnes âgées) sur le budget des États seront assez sensibles dans les NEI d’Asie dans la mesure, surtout, où les systèmes d’assurance sociale y sont plus développés qu’ailleurs. À l’inverse, les engagements plus limités des pouvoirs publics au titre de l’assurance sociale en Chine et dans les pays d’Asie du Sud-Est laissent penser que le vieillissement de la population n’aura sans doute pas, à lui seul, un impact budgétaire important. Si l’on veut néanmoins établir une projection budgétaire réaliste, il faut tenir compte de la probabilité que ces pays chercheront à élargir sensiblement le champ couvert par leurs régimes d’assurance sociale, sans attendre que les personnes âgées gagnent en importance dans la population. Ce changement d’orientation, conjugué au vieillissement de la population, risque de soumettre les budgets à des pressions considérables. Selon une étude récente du FMI, l’élargissement probable du cadre de la politique sociale pourrait entraîner, dans ces pays, une forte augmentation des dépenses budgétaires affectées aux retraites et aux soins de santé dans les décennies à venir1.

Outre ces conséquences budgétaires, on peut s’attendre à ce que le vieillissement des populations est-asiatiques ait un effet sensible sur les taux d’épargne nationaux, qui devraient augmenter dans les dix prochaines années par rapport à des niveaux déjà élevés, avant de diminuer lorsque le taux de dépendance des personnes âgées commencera à progresser. Une autre étude récente du FMI vise à évaluer des éventuels effets partiels que l’évolution démographique attendue exercera, au fil des ans, sur le taux d’épargne du secteur privé2. Il apparaît que jusqu’en 2010, l’épargne privée pourrait en fait s’accroître et qu’ensuite, jusqu’en 2025, les facteurs démographiques n’auront un effet défavorable sur l’épargne privée que dans les NEI d’Asie. Alors que l’évolution démographique provoquera une baisse du taux d’épargne dans les pays industrialisés, les pays d’Asie de l’Est devraient donc fournir un surcroît d’épargne. Après 2025, toutefois, c’est-à-dire lorsque les taux de dépendance des personnes âgées augmenteront, le taux d’épargne privée risque de reculer fortement dans toute la région.

Compte tenu du double impact du vieillissement sur les secteurs public et privé (et des effets d’équivalence ricardienne éventuels), on pourrait commencer à observer, dès 2010, une baisse du taux d’épargne national dans les NEI et, à un moindre degré, en Chine (voir graphique). Le taux d’épargne national pourrait au contraire augmenter dans les pays d’Asie du Sud-Est. À partir de 2025, cependant, il est possible qu’il se détériore sensiblement dans les NEI d’Asie et en Chine.

Taux d’épargne nationale1

(En pourcentage du PIB)

1 Les nouvelles économies industrielles d’Asie sont la Corée, la RAS de Hong Kong, Singapour et la province chinoise de Taiwan. L’Asie du Sud-Est comprend l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam. Les taux d’épargne pour 2010 et 2025 correspondent à des projections des services du FMI.

1 Peter S. Heller «Aging in the Asian ‘Tigers’: Challenges for Fiscal Policy», document de travail n° 97/143 (Washington, FMI, octobre 1997).2 Peter S. Heller et Steven A. Symansky, «Implications for Savings of Aging in the Asian Tigers», document de travail n° 97/136 (Washington, FMI, septembre 1997).

Le recours à l’épargne étrangère a beaucoup varié d’un pays à l’autre. Les nouvelles économies industrielles (NEI), sauf la Corée, étaient moins tributaires de l’épargne étrangère que les pays de l’ASEAN-4, même dans les premières années de leur essor et, depuis le milieu des années 80, elles affichent des soldes extérieurs courants excédentaires. La structure de l’épargne étrangère a aussi varié suivant les pays. Certains pays (Malaisie et Singapour) ont fait appel à l’investissement direct et à l’investissement de portefeuille pour financer l’investissement intérieur, alors que d’autres (Corée et Thaïlande) ont largement eu recours à l’emprunt extérieur (tableau 3.5). En Corée, les limites applicables aux participations étrangères et la réglementation des mouvements de capitaux ont influé sur la structure des financements étrangers et, jusqu’à la fin des années 90, l’investissement direct et l’investissement de portefeuille représentaient une faible proportion du total de ces financements. Dans les années 90, la levée des restrictions aux participations étrangères a entraîné une forte expansion des investissements de portefeuille. D’une manière générale, les emprunts extérieurs des entreprises non financières, qui ont surtout été contractés par l’intermédiaire du système bancaire, ont constitué le principal moyen de mobiliser des ressources étrangères. L’un des traits caractéristiques de la crise actuelle, qui la distingue des crises financières précédentes dans la région, est le volume considérable de la dette extérieure du secteur des entreprises, qui a joué un rôle déterminant.

Tableau 3.5.Échantillon de pays: flux nets de capitaux privés 1(En pourcentage du PIB)
1975-8221983-9121992-962
Chine
Flux nets de capitaux privés0,31,13,5
Investissements directs0,10,64,2
Investissements de portefeuille0,10,3
Autres investissements0,20,4−1,0
Obligations à court terme0,2−0.2−0,2
Corée
Flux nets de capitaux privés5,7−0.43,2
Investissements directs0,10,1−0.3
Investissements de portefeuille0,10,32,4
Autres investissements5,5−0.81,1
Obligations à court terme3,60,62,7
Indonésie
Flux nets de capitaux privés1,12,64,8
Investissements directs0,50,61,8
Investissements de portefeuille0,10,10,7
Autres investissements0,51,92,3
Obligations à court terme−0.81,42,4
Inde
Flux nets de capitaux privés−0.21,41,5
Investissements directs0,10,4
Investissements de portefeuille0,8
Autres investissements−0.21,40,3
Obligations à court terme0,10,7−0,1
Malaisie
Flux nets de capitaux privés5,14,110,5
Investissements directs3,73,66,5
Investissements de portefeuille
Autres investissements1,40,54,0
Obligations à court terme0,80,53,5
Philippines
Flux nets de capitaux privés5,5−0,84,8
Investissements directs0,51,01,7
Investissements de portefeuille0,10,10,1
Autres investissements5,0−1.93,0
Obligations à court terme2,9−2.02,3
Taiwan, province chinoise de
Flux nets de capitaux privés1,9−2.2−2,5
Investissements directs0,3−0,9−0.6
Investissements de portefeuille0,1−0,30,2
Autres investissements1,5−1.0−2.0
Obligations à court terme−0,62,01,4
Thaïlande
Flux nets de capitaux privés4,05,78,8
Investissements directs0,41,31,0
Investissements de portefeuille0,82,2
Autres investissements3,53,65,7
Obligations à court terme1,72,84,7
Brésil
Flux nets de capitaux privés4,10,63,5
Investissements directs0,90,40,5
Investissements de portefeuille0,14,1
Autres investissements3,20,2−1.1
Obligations à court terme0,80,50,2
Chili
Flux nets de capitaux privés7,13,98,9
Investissements directs0,72,23,1
Investissements de portefeuille0,21,2
Autres investissements6,41,54,6
Obligations à court terme1,70,51,7
Mexique
Flux nets de capitaux privés4,3−0,53,0
Investissements directs0,81,02,2
Investissements de portefeuille0,1−0.11,3
Autres investissements3,4−1.4−0.6
Obligations à court terme0,6−0.50,2

En raison du manque de données, la rubrique Autres investissements peut inclure des capitaux publics.

Moyennes annuelles.

En raison du manque de données, la rubrique Autres investissements peut inclure des capitaux publics.

Moyennes annuelles.

Intermédiation financière et rôle du secteur financier

Les systèmes financiers des pays d’Asie de l’Est, secondés par une structure démographique favorable et par une forte croissance, sont bien parvenus à stimuler l’épargne intérieure et, jusqu’à ces dernières années, ils ont pour la plupart orienté les ressources vers des investissements qui ont produit des rendements appréciables. Cette fonction a essentiellement été remplie par les intermédiaires financiers, surtout au début du processus du développement; le rôle des marchés d’actions et d’obligations a été moins important. Les autorités sont toutefois largement intervenues dans le secteur financier, par la réglementation, par le biais des institutions financières publiques et par des mesures visant à orienter et à rétribuer les opérateurs sur les marchés de capitaux. D’une manière générale, ces interventions ont favorisé directement ou indirectement l’intermédiation financière, surtout par le biais du système bancaire, par opposition aux émissions de titres. La politique suivie et le poids des interventions ont néanmoins beaucoup varié d’un pays à l’autre et aucun modèle unique n’a été appliqué au développement du secteur financier. Dans la RAS de Hong Kong, par exemple, le rôle des autorités s’est généralement limité à la réglementation et au contrôle prudentiels, alors qu’à l’autre extrême, en Corée, les pouvoirs publics ont activement dirigé l’affectation du crédit29.

Plusieurs économies d’Asie de l’Est ont créé des institutions financières publiques pour stimuler l’épargne et assurer son intermédiation, en particulier lorsque les établissements financiers locaux étaient déficients ou inexistants. Ces institutions comprenaient les systèmes d’épargne postale, les banques de développement et des banques commerciales publiques. En Corée, en Malaisie, à Singapour et dans la province chinoise de Taiwan, la création des systèmes d’épargne postale visait à offrir aux petits épargnants un moyen sûr et pratique d’effectuer des dépôts par l’intermédiaire du vaste réseau des bureaux de poste. Dans ces quatre économies, ainsi qu’en Indonésie et en Thaïlande, les banques de développement ont accordé des crédits à long terme aux activités prioritaires, aux petites entreprises, à l’agriculture, au logement et aux emprunteurs relativement pauvres. En Corée, les banques commerciales étaient toutes détenues et gérées par l’État du début des années 60 au début des années 80 et dans la province chinoise de Taiwan, les plus importantes le sont encore aujourd’hui. Dans la plupart des autres économies d’Asie de l’Est, les pouvoirs publics ont également aidé à créer, et continuent de détenir, une partie des banques commerciales (tableau 3.6). De surcroît, sauf dans la RAS de Hong Kong, à Singapour et depuis peu, en Indonésie, les pouvoirs publics ont protégé les établissements financiers de la concurrence intérieure et étrangère en limitant l’accès à la profession et l’agrément des filiales30.

Tableau 3.6.Économies d’Asie de l’Est (échantillon): structure du système financier 1
CoréeHong Kong (RAS)IndonésieMalaisiePhilippinesSingapourTaiwan, province chinoise deThaïlande
Nombre d’institutions
Banques commerciales d’État60715082
Banques de développement ou régionales302713045
Banques commerciales privées7618220534251438729
Nationales24311642121122215
Étrangères ou coentreprises52151411341316514
Banques d’affaires ou banques spécialisées262127980
Autres établissements d’épargne et de crédit3>1.000124>500168>1.000182>400> 1 .000
Système d’épargne postale1010110
Compagnies d’assurances460223145671441445312
Répartition des avoirs (en pourcentage du total)5
Banques commerciales d’État12.036.912.933.13,4
Banques de développement ou régionales8,92,20,63,19,59,2
Banques commerciales privées33.189.346,659,050.475,413.664.6
Nationales29,639.143.510.762.6
Étrangères ou coentreprises3,57,56,82,92,0
Banques d’affaires ou banques spécialisées24,55,416.07,3
Autres établissements d’épargne et de crédit337,92,79,429.514.120,421.0
Système d’épargne postale0,80,911.7
Compagnies d’assurances47,53,54,94,519,58,64,41,8
Sources: Autorité monétaire de Hong Kong; Hong Kong Office of the Commissioner of Insurance; FMI, IndonesiaSelected Issues. Rapport des services du FMI sur les économies nationales 97/76 (Washington, FMI, juin 1997); Marcus Noland, «Restructuring Korea’s Financial Sector for Greater Competitiveness», document de travail APEC n° 96-14 (Washington, Institut d’économie internationale, 1996); Financial Sector Development in Asia: Country Studies (Manille, Banque asiatique de développement, 1995), publié sous la direction de Shahid N. Zahid; Banque Negara, Malaisie; Autorité monétaire de Singapour; Council of Economic Planning and Development, Taiwan Statistical Data Book (Taipei, province chinoise de Taiwan, 1997); estimations des services du FMI

Les données se rapportent aux années suivantes: Corée, 1994 pour le nombre d’institutions et 1993 pour la répartition des avoirs; Hong Kong (RAS), 1996; Indonésie, 1996 (1991 pour les parts des avoirs des autres établissements d’épargne et de crédit et des compagnies d’assurances); Malaisie, 1997; Philippines, 1991; Singapour, 1996 (chiffres de juillet pour le nombre d’institutions et chiffres de fin d’année pour la répartition des avoirs); province chinoise de Taiwan, 1996 pour le nombre d’institutions et 1990 pour la répartition des avoirs; Thaïlande, 1997 pour le nombre d’institutions et 1992 pour la répartition des avoirs.

Banques dont l’agrément est limité à certaines activités à Hong Kong (vingt-quatre de ces établissements avaient leur siège à l’étranger); établissements de crédit aux PME dans la province chinoise de Taiwan.

Banques rurales et caisses d’épargne (à capitaux nationaux ou étrangers); autres établissements d’épargne et de crédit; sociétés d’investissement, de crédit-bail et de financement. Non compris les sociétés d’investissement à capital variable, les fonds communs de placement et les courtiers et négociants en valeurs mobilières.

Compagnies d’assurances publiques, privées, étrangères et offshore (assurance-vie, assurance sur les biens, assurance-dommages, assurances sociales et réassurance).

Les chiffres étant arrondis, le total peut différer de 100 %. Il n’est pas tenu compte des avoirs du système d’épargne postal et des autres établissements d’épargne et de crédit à Singapour, ni des avoirs des régimes de retraite obligatoires en Malaisie et à Singapour.

Sources: Autorité monétaire de Hong Kong; Hong Kong Office of the Commissioner of Insurance; FMI, IndonesiaSelected Issues. Rapport des services du FMI sur les économies nationales 97/76 (Washington, FMI, juin 1997); Marcus Noland, «Restructuring Korea’s Financial Sector for Greater Competitiveness», document de travail APEC n° 96-14 (Washington, Institut d’économie internationale, 1996); Financial Sector Development in Asia: Country Studies (Manille, Banque asiatique de développement, 1995), publié sous la direction de Shahid N. Zahid; Banque Negara, Malaisie; Autorité monétaire de Singapour; Council of Economic Planning and Development, Taiwan Statistical Data Book (Taipei, province chinoise de Taiwan, 1997); estimations des services du FMI

Les données se rapportent aux années suivantes: Corée, 1994 pour le nombre d’institutions et 1993 pour la répartition des avoirs; Hong Kong (RAS), 1996; Indonésie, 1996 (1991 pour les parts des avoirs des autres établissements d’épargne et de crédit et des compagnies d’assurances); Malaisie, 1997; Philippines, 1991; Singapour, 1996 (chiffres de juillet pour le nombre d’institutions et chiffres de fin d’année pour la répartition des avoirs); province chinoise de Taiwan, 1996 pour le nombre d’institutions et 1990 pour la répartition des avoirs; Thaïlande, 1997 pour le nombre d’institutions et 1992 pour la répartition des avoirs.

Banques dont l’agrément est limité à certaines activités à Hong Kong (vingt-quatre de ces établissements avaient leur siège à l’étranger); établissements de crédit aux PME dans la province chinoise de Taiwan.

Banques rurales et caisses d’épargne (à capitaux nationaux ou étrangers); autres établissements d’épargne et de crédit; sociétés d’investissement, de crédit-bail et de financement. Non compris les sociétés d’investissement à capital variable, les fonds communs de placement et les courtiers et négociants en valeurs mobilières.

Compagnies d’assurances publiques, privées, étrangères et offshore (assurance-vie, assurance sur les biens, assurance-dommages, assurances sociales et réassurance).

Les chiffres étant arrondis, le total peut différer de 100 %. Il n’est pas tenu compte des avoirs du système d’épargne postal et des autres établissements d’épargne et de crédit à Singapour, ni des avoirs des régimes de retraite obligatoires en Malaisie et à Singapour.

Les pouvoirs publics ont aussi guidé le secteur financier par le moyen d’incitations fiscales et de subventions, et en rationnant l’accès au crédit et aux devises. Par exemple, en Corée et dans la province chinoise de Taiwan, les ménages étaient encouragés, par une exonération fiscale des intérêts, à utiliser le système d’épargne postale et, dans nombre de pays d’Asie de l’Est, les prêts stratégiques des banques de développement aux activités prioritaires étaient bonifiés. En Corée, en particulier, l’accès au crédit et aux devises était facilité pour les entreprises performantes à l’exportation.

La réglementation de l’activité comprenait un contrôle des taux d’intérêt et des restrictions aux mouvements internationaux de capitaux qui donnaient lieu à une répression financière modérée, des restrictions de la concurrence et de l’accès aux professions du secteur financier et des dispositions limitant le champ des opérations des établissements financiers, en vue par exemple d’affecter les prêts à des domaines ou à des secteurs donnés. Néanmoins, la répression financière a surtout profité au secteur privé, en particulier aux entreprises emprunteuses, ce qui n’a pas été le cas dans les autres pays en développement où elle visait principalement à réduire le coût du service de la dette publique31. La répression financière a notamment eu pour effet un transfert de revenu (net) des épargnants, en particulier les ménages, vers les investisseurs, en particulier les sociétés, étant donné le maintien de faibles taux d’intérêt32. Elle a également augmenté la rareté des ressources, ce qui a donné plus de poids, en même temps qu’une justification apparente, aux interventions des pouvoirs publics. Elle était complétée par des mesures de contrôle des changes, sans lesquelles les ménages risquaient de placer leur épargne à l’étranger lorsque les taux créditeurs intérieurs étaient maintenus sensiblement au-dessous des taux internationaux.

Occasionnellement, les autorités des pays d’Asie de l’Est ont aussi limité les prêts servant à financer les dépenses de consommation, le logement, les placements immobiliers et les opérations boursières. Les restrictions frappant les prêts à la consommation et au logement ont incité les ménages à épargner avant d’engager ce type de dépenses et la limitation des crédits servant à financer les placements immobiliers et mobiliers a dissuadé l’emprunt spéculatif.

Dans toutes les économies d’Asie de l’Est, l’intermédiation financière s’est rapidement développée ces trente dernières années, comme en témoigne par exemple l’évolution du rapport de la masse monétaire au sens large (M2) au PIB (tableau 3.7). Comme on l’a noté plus haut, cela tient notamment au fait que les marchés de titres étaient peu développés, ce qui a obligé les sociétés à recourir à l’emprunt, surtout auprès des banques et des autres intermédiaires financiers.

Tableau 3.7.Échantillon de pays: masse monétaire au sens large (M2)(En pourcentage du PIB)
1965197019751980198519901995
Chine375580102
Corée12333133353844
Hong Kong (RAS)173
Indonésie11101617244048
Malaisie31344552636691
Philippines22231824283450
Singapour56666164729184
Taiwan, province chinoise de34415766109148194
Thaïlande25283438567079
Allemagne44495455596664
États-Unis66636561676658
Japon7774858696117114
Source: FMI, Statistiques financières internationales (SFI) (Washington, diverses années)
Source: FMI, Statistiques financières internationales (SFI) (Washington, diverses années)

L’importance du crédit au secteur privé peut être évaluée d’après deux autres ratios: le crédit au secteur privé exprimé en pourcentage du PIB et l’endettement par rapport aux fonds propres (tableaux 3.8 et 3.9). Dans la plupart des pays d’Asie de l’Est, le crédit au secteur privé a enregistré une forte expansion au cours des années 80 et 90 et, en 1995, il représentait une proportion du PIB au moins aussi forte qu’aux États-Unis. Le ratio d’endettement était en outre très élevé en Corée, le seul pays en crise où l’on peut directement le calculer. Durant la période 1975-90, les bénéfices non distribués ont financé en moyenne environ 30 % de l’investissement total des sociétés en Corée33, et le ratio d’endettement est passé d’environ 90 % dans les années 60 à près de 350 % au milieu des années 80, avant de retomber à environ 300 % dans la première moitié des années 90. Juste avant la crise financière, le ratio est toutefois remonté jusqu’à près de 400 %34. À titre de comparaison, il s’est établi à environ 85 % dans la province chinoise de Taiwan, à quelque 200 % au Japon et juste au-dessus de 150 % aux États-Unis dans les années 90. L’ampleur considérable et la très forte expansion de l’endettement dans les économies d’Asie de l’Est signifient que les secteurs des banques et des entreprises s’exposaient de plus en plus, l’un et l’autre, à des chocs défavorables. Les échéances courtes dont était assortie la dette et le fait que des intermédiaires non bancaires, comme les sociétés financières, ont souvent été à l’origine de l’expansion du crédit, ont sans doute aggravé cette fragilité35.

Tableau 3.8.Échantillon de pays: crédit au secteur privé1(En pourcentage du PIB)
1965197019751980198519901995
Chine253698987
Corée11343542495761
Hong Kong (RAS)155
Indonésie592110184753
Malaisie13182738627185
Philippines19192431201938
Singapour38465771928291
Taiwan, province chinoise de2432515567100149
Thaïlande14182630466598
États-Unis53556265687165
Allemagne576470798795100
Japon8178888599124118
Source: FMI, SFI

Le crédit au secteur privé comprend les prêts consentis par les autorités monétaires et les banques créatrices de monnaie; les prêts des autres établissements bancaires sont exclus, faute de données disponibles pour la plupart des pays considérés.

Crédits accordés à d’autres entités que les administrations publiques.

Source: FMI, SFI

Le crédit au secteur privé comprend les prêts consentis par les autorités monétaires et les banques créatrices de monnaie; les prêts des autres établissements bancaires sont exclus, faute de données disponibles pour la plupart des pays considérés.

Crédits accordés à d’autres entités que les administrations publiques.

Tableau 3.9.Échantillon de pays: ratios d’endettement des entreprises manufacturières(Pourcentages)
1985199019911992199319941995
Corée348285306318294302286
Taiwan, province chinoise de114839893888786
Japon252226221216213209206
États-Unis121149147168174166159
Source: Sung Kwack, «The Financial Crisis in Korea: Causes and Cure», FMI, série de séminaires n° 1998-19 (Washington, juin 1998)
Source: Sung Kwack, «The Financial Crisis in Korea: Causes and Cure», FMI, série de séminaires n° 1998-19 (Washington, juin 1998)

Bien que la capitalisation boursière ait enregistré une expansion spectaculaire en Asie de l’Est dans les années 90 et jusqu’en 1997 (graphique 3.3), les marchés de titres de la région sont relativement jeunes et peu développés pour diverses raisons36. Les sociétés cotées en bourse ont souvent un nombre d’actionnaires limité et une part relativement faible de leurs actions change de mains, encore que la liquidité du marché se soit améliorée dans les années 90. En outre, les marchés boursiers n’influent pas autant que dans les pays industrialisés sur la gestion des entreprises, parce que ces dernières sont souvent contrôlées par des familles. En conséquence, les entreprises n’ont pas fait appel à ces marchés pour obtenir des financements et les cours boursiers n’ont pas rempli leur fonction d’évaluation des résultats ni servi à imposer une discipline efficace aux sociétés ou à leurs dirigeants.

Graphique 3.3.Échantillon d’économies: capitalisation boursière 1

(En pourcentage du PIB)

La capitalisation boursière a augmenté dans les années 90 en Asie de l’Est.

Sources: Société financière internationale, IFC Factbook; FMI, base de données des Perspectives de l’économie mondiale

1 Données en fin de période pour la capitalisation boursière; moyennes sur la période pour le PIB.

Les autres marchés de titres de la région, comme les marchés monétaire et obligataire, sont encore moins développés et liquides. Les marchés de valeurs à revenu fixe se développent généralement après la création d’un marché d’obligations d’État. Or, les marchés de titres publics ont été lents à se développer en Asie de l’Est, parce qu’une orientation budgétaire prudente n’a pas nécessité de financements considérables, ou parce que l’emprunt bancaire a comblé le déficit. Il se peut aussi que les autorités des pays d’Asie de l’Est aient, par leurs interventions, freiné le développement des marchés37. Par exemple, en Thaïlande (comme au Japon), les autorités ont ouvertement gêné le développement du marché obligataire en accordant à une banque le monopole de l’émission des obligations à long terme.

L’expansion rapide de l’intermédiation financière dans les économies d’Asie de l’Est ne s’est pas toujours accompagnée d’un renforcement suffisant des systèmes de réglementation et de contrôle. En effet, dans tous ces pays, le secteur financier a occasionnellement accusé des difficultés plus ou moins graves au cours des vingt dernières années (tableau 3.10). Dans plusieurs cas, comme dans la RAS de Hong Kong entre 1982 et 1986, en Indonésie au début des années 90, en Malaisie entre 1985 et 1988, aux Philippines au milieu des années 80, dans la province chinoise de Taiwan en 1983-84 et en Thaïlande entre 1983 et 1987, des établissements financiers ont fait faillite ou ont été fermés. En Malaisie, la fermeture de banques a entraîné des retraits massifs de dépôts dans d’autres établissements et dans la RAS de Hong Kong, les problèmes du secteur financier ont eu lieu pendant une période de tensions sur le marché des changes. Dans d’autres cas—par exemple en Corée au milieu des années 80 et à Singapour en 1982—bien qu’il n’y ait pas eu de faillites bancaires, le volume de prêts non productifs a augmenté et les établissements financiers ont rencontré des difficultés assez graves.

Tableau 3.10.Asie de l’Est (échantillon de pays): problèmes du secteur bancaire
ÉconomieDatesÉtendue des difficultés financièresRiposte des autorités/pertes estimées
CoréeMilieu des années 80Les prêts non productifs des banques créatrices de monnaie culminent à plus de 7 % du total des avoirs
Hong Kong (RAS)1982-83Neuf établissements de crédit font faillite.Les autorités modernisent les systèmes de réglementation et de contrôle des établissements financiers.
1983-86Sept banques et autres établissements financiers font faillite ou sont absorbés, rachetés ou liquidés.Les autorités remplacent la direction de plusieurs établissements et accordent des crédits à d’autres.
Indonésie1992-96La faillite d’une grande banque privée entraîne des retraits massifs de dépôts dans des établissements de moindre taille. Les prêts non productifs culminent à plus de 25 % du total des créances.Le gouvernement recapitalise cinq banques d’État pour un coût total d’environ 2 % du PIB. Une banque est liquidée.
Malaisie1985-88Les prêts non productifs culminent à plus de 30 % du total des créances. Des retraits sporadiques ont lieu dans les établissements financiers. Plusieurs sociétés de financement font faillite ou sont absorbées. Au total, les autorités interviennent dans trois banques, quatre sociétés de financement, quatorze companies d’assurances et vingt-quatre autres établissements de crédit.Les pertes déclarées sont équivalentes à environ 5 % du PIB. Une injection de capital, complétée par des interventions de la banque centrale, est demandée aux actionnaires de certains établissements. Des prêts sont accordés à certaines banques à des taux de faveur. Le cadre de réglementation et de contrôle est renforcé et un marché hypothécaire secondaire est créé pour soutenir la liquidité des banques.
Philippines1981-87Des banques détenant presque 2 % du total des avoirs font faillite en 1981. Jusqu’au milieu des années 80. trois banques commerciales privées, cent-vingt-huit banques rurales et trente-deux caisses d’épargne font faillite. Les prêts non productifs culminent à presque 20 % du total des créances.Un soutien de trésorerie considérable, culminant à 3 % du PIB. est apporté par la banque centrale. Plusieurs établissements insolvables sont absorbés ou rachetés et leurs déposants indemnisés (les pertes des déposants sont équivalentes à plus de 5 % du total des dépôts). Le gouvernement prend le contrôle de plusieurs banques et crée un organisme chargé d’administrer, recouvrer ou liquider les prêts non productifs.
Singapour1982Les prêts non productifs des banques commerciales atteignent presque 1 % du PIB.Le gouvernement accorde des allégements d’impôts pendant deux ans pour permettre aux établissements d’amortir les pertes.
Taiwan, province chinoise de1983-84Quatre sociétés de gestion de portefeuille et onze coopératives font faillite.Les banques plus solides rachètent ou prennent le contrôle de la gestion des établissements défaillants.
1995Une coopérative de crédit fait faillite, ce qui provoque des retraits massifs de dépôts dans les autres établissements de crédit mutuel.
Thaïlande1983-87Des retraits massifs de dépôts dans les établissements financiers entraînent la faillite de plus de vingt sociétés de financement. Plus de 25 % des actifs du système financier sont compromis.Les autorités interviennent pour aider plus de cinquante sociétés de financement et établissements bancaires: vingt-cinq sont fermés et neuf autres sont absorbés; vingt autres établissements reçoivent des subventions de l’État. Le coût total pour les pouvoirs publics représente environ 1 % du PIB. Les déposants des sociétés de financement absorbent environ 50 % des pertes.
Sources: Gerard Caprio, Jr. et Daniela Klingebiel, «Bank Insolvencies: Cross-Country Experience», document de travail des services de recherche de politique générale 1620 (Washington, Banque mondiale, juillet 1996); Carl-Johan Lindgren, Gillian Garcia et Matthew I. Saal, Bank Soundness and Macroeconomic Policy (Washington, FMI, 1996); Banque mondiale. The East Asian Miracle: Economic Growth and Public Policy (New York, Oxford University Press, 1993)
Sources: Gerard Caprio, Jr. et Daniela Klingebiel, «Bank Insolvencies: Cross-Country Experience», document de travail des services de recherche de politique générale 1620 (Washington, Banque mondiale, juillet 1996); Carl-Johan Lindgren, Gillian Garcia et Matthew I. Saal, Bank Soundness and Macroeconomic Policy (Washington, FMI, 1996); Banque mondiale. The East Asian Miracle: Economic Growth and Public Policy (New York, Oxford University Press, 1993)

Les difficultés du secteur bancaire dans ces économies tiennent à des facteurs tant externes qu’internes. Parmi les causes externes, on peut citer des poussées des taux d’intérêt internationaux (qui ont touché plusieurs économies au début des années 80), une contraction de la demande étrangère (accusée par les exportations coréennes) ou des chocs dus à l’évolution des termes de l’échange (en Malaisie et aux Philippines). Les causes internes comprennent une réglementation prudentielle déficiente (dans toutes les économies d’Asie de l’Est), des emprunts spéculatifs (surtout liés au marché immobilier en Malaisie, dans la RAS de Hong Kong et en Thaïlande, au marché des titres participatifs en Malaisie, au marché des changes en Thaïlande et aux opérations d’arbitrage sur les courbes de rendement dans la province chinoise de Taiwan) et des prêts consentis selon des critères autres que ceux du marché, souvent à des clients proches des dirigeants des établissements prêteurs ou au gouvernement (en Indonésie, aux Philippines et en Thaïlande).

Les autorités ont riposté de différentes manières à ces incidents. Dans la RAS de Hong Kong et dans la province chinoise de Taiwan, la plupart des établissements financiers insolvables ont été absorbés, liquidés ou autorisés à déposer leur bilan; les absorptions et les rachats par des banques plus solides ont donné lieu au remplacement du personnel dirigeant. En Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande, un petit nombre d’établissements, généralement de faible taille, ont été autorisés à déposer leur bilan, mais la plupart ont pu poursuivre leurs activités grâce à une intervention de l’État, alors que le volume des prêts non productifs du système bancaire dépassait 25 % de son actif total. En Corée, où le volume des prêts non productifs a culminé à plus de 7 % du total des prêts, aucun établissement n’a été fermé38. De plus, même lorsque des établissements ont fait faillite, la plupart des déposants ont été protégés, même en l’absence d’un dispositif officiel de garantie des dépôts (sauf aux Philippines). Dans presque tous ces pays, le cadre de la réglementation et du contrôle prudentiels a été renforcé après les crises bancaires, mais seuls la RAS de Hong Kong et Singapour ont exécuté ces réformes de façon systématique.

À partir du milieu des années 80, les pays d’Asie de l’Est ont pris des mesures pour libéraliser leur secteur financier. Ces mesures ont donné lieu à des réformes du système financier intérieur ainsi qu’à la levée des contrôles des changes et des mouvements de capitaux. Ces réformes étaient motivées non seulement par les crises bancaires des années 80, mais aussi par l’évolution des besoins de financement due au fait que les économies d’Asie de l’Est parvenaient à maturité, que les processus de production devenaient plus complexes et qu’une gamme élargie d’instruments financiers, souvent perfectionnés, gagnait de l’importance sur les marchés39. En général, la libéralisation et la réforme des marchés financiers ne se sont cependant pas déroulées de façon cohérente: les autorités ont en effet pris des mesures au gré des difficultés qui se présentaient, sans rehausser les normes de comptabilité et de divulgation des données ni renforcer les systèmes de réglementation et de contrôle.

En Corée, par exemple, la libéralisation du secteur financier a été très progressive et sélective40. En ce qui concerne les transactions extérieures, les mesures de réglementation ou de libéralisation des mouvements de capitaux ont essentiellement été prises au gré de l’évolution du solde extérieur courant. Lorsque ce dernier s’est détérioré (comme par exemple au début des années 80), les autorités ont limité les investissements des résidents à l’étranger et assoupli les restrictions aux entrées de capitaux. Lorsqu’il est devenu excédentaire à la fin des années 80, les autorités ont levé toutes les restrictions aux investissements directs—d’un montant inférieur à un million de dollars—des résidents à l’étranger mais elles en ont appliqué de nouvelles aux prêts accordés de l’étranger, aux conditions du marché, aux sociétés intérieures privées41. Quand le solde extérieur courant s’est à nouveau détérioré au début des années 90, les mouvements de capitaux ont de nouveau été déréglementés. En ce qui concerne le système financier intérieur, les autorités ont privatisé les banques d’État, déréglementé progressivement les taux d’intérêt, moins recouru au crédit dirigé et encouragé le développement des marchés de titres. Elles ont toutefois tardé à accompagner ces mesures d’une amélioration du cadre de réglementation et de contrôle, et le niveau de l’endettement est resté élevé. De surcroît, l’assouplissement de la réglementation des mouvements de capitaux, bien qu’il ait surtout concerné les banques commerciales intérieures, s’est accompagné d’un gonflement de la dette extérieure.

Des dysfonctionnements comparables ont fait leur apparition en Indonésie, en Thaïlande et, dans une moindre mesure, en Malaisie, lorsque ces pays ont libéralisé le secteur financier et les mouvements de capitaux. En outre, les interventions antérieures à l’appui d’établissements financiers déficients ou insolvables (par exemple, en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande) et le crédit bancaire aux entreprises dirigé par l’État (en Corée) ont évidemment amplifié l’aléa moral en faisant croire à des garanties implicites qui ont encouragé une exposition au risque excessive42. Dans les trois pays d’Asie du Sud-Est, les banques ont aussi beaucoup prêté au secteur foncier et à l’appui d’investissements en titres participatifs. Par conséquent, au milieu des années 90, le secteur financier était exposé à une déflation des prix des actifs. Des établissements financiers offshore, comme Bangkok International Banking Facilities en Thaïlande, ont activement recyclé des ressources obtenues par voie d’emprunts étrangers à court terme, exposant davantage le secteur privé au risque d’une dépréciation monétaire. En Indonésie, la fragmentation du système bancaire qui s’est produite après que les autorités eurent libéralisé l’agrément bancaire sans imposer des normes de fonds propres appropriées a sans doute aussi accru la fragilité du système financier. L’amélioration du cadre de réglementation et de contrôle prudentiels et son application rigoureuse, des ratios de fonds propres pondérés en fonction des risques, la limitation des engagements excessifs en faveur de secteurs donnés, des dispositions régissant le provisionnement des pertes sur prêts et des restrictions aux prêts de complaisance sont autant de mesures qui auraient pu réduire les risques et atténuer la vulnérabilité qui s’est développée lorsque les opérations financières intérieures et extérieures ont été déréglementées dans ces pays.

Vocation exportatrice et ouverture aux échanges

La vocation exportatrice était un élément essentiel de la stratégie de développement appliquée avec succès par les économies d’Asie de l’Est. Si elles ont toutes, excepté la RAS de Hong Kong, suivi initialement une politique de remplacement des importations, elles ont ensuite favorisé l’exportation tout en continuant, dans la plupart des cas, à protéger l’activité intérieure43. Dans tous les cas, l’expansion des exportations et des importations a été encore plus rapide que la croissance de la production et les nouvelles économies industrielles d’Asie détiennent à présent des parts du commerce mondial qui sont bien supérieures à leur contribution à la production mondiale (graphiques 3.4 et 3.5). Ce sont dans une large mesure les produits manufacturés—dans un premier temps, les produits à forte intensité de main-d’oeuvre et, plus récemment, les produits intégrant des technologies de pointe comme les machines et l’outillage—qui ont entraîné l’essor des exportations44.

Graphique 3.4.Échantillon d’économies: essor des exportations de marchandises

(Pourcentage annuel; moyenne mobile sur cinq ans)

Les exportations ont progressé davantage en Asie de l’Est que dans les autres pays en développement.

1Non compris les pays exportateurs de combustibles.

Graphique 3.5.Asie de l’Est: parts des exportations, des importations et de la production mondiales

(Pourcentages)

Depuis vingt ans, l’Asie de l’Est ne cesse d’accroître sa part de la production et des échanges mondiaux.

La stratégie de croissance des pays de l’Asie de l’Est s’est essentiellement axée sur l’exportation, pour plusieurs raisons. Premièrement, les exportations ont apporté la demande nécessaire pour entretenir le processus de croissance. La plupart des pays de la région avaient des marchés intérieurs relativement étroits—ils étaient peu peuplés ou avaient un faible revenu par habitant au début de leur essor. Les marchés extérieurs étaient donc nécessaires pour une croissance rapide. Deuxièmement, la production pour l’exportation a encouragé l’efficience parce qu’elle a obligé les entreprises intérieures à être compétitives sur les marchés internationaux. C’était d’autant plus important que les autorités des pays d’Asie de l’Est avaient souvent mis un frein à la concurrence intérieure afin d’accroître les bénéfices et l’épargne des sociétés, de protéger les industries naissantes face aux concurrents étrangers (pour établir un avantage comparatif dans de nouveaux domaines, en particulier l’industrie manufacturière) et de stimuler une forte expansion (par des économies d’échelle). En outre, dans le cadre de leur stratégie de promotion des exportations, les autorités des pays d’Asie de l’Est ont encouragé l’importation de technologies en favorisant la fabrication sous licence de produits à forte intensité de connaissances techniques ou de technologie (comme par exemple en Corée, d’après le modèle du Japon), en facilitant les apports d’investissement direct étranger, essentiellement au profit des activités exportatrices (comme par exemple en Indonésie et en Thaïlande) ou en stimulant l’importation de biens d’équipement par des incitations fiscales, des subventions et des mesures tarifaires45. Troisièmement, la promotion des exportations a renforcé à la fois le besoin de stabilité macroéconomique et la capacité de maintenir cette stabilité. D’une part, les autorités des pays d’Asie de l’Est ont généralement cherché à conserver des taux de change avantageux pour les exportations. Il était donc important d’assurer la stabilité budgétaire et monétaire pour empêcher une appréciation de la monnaie en valeur réelle et la déstabilisation du taux de change. D’autre part, l’essor des exportations permettait d’éviter une situation dans laquelle une forte croissance économique se heurte à la contrainte de financement extérieur, parce qu’il empêchait l’apparition de vastes déficits extérieurs courants. En outre, l’expansion des exportations a produit des revenus qui ont contribué aux recettes publiques et donc permis de maintenir l’équilibre budgétaire, suivant le principe du cercle vertueux.

La politique gouvernementale a souvent favorisé l’essor des exportations. Ainsi, malgré des taux de protection effective élevés, les exportateurs avaient la possibilité d’acheter des produits importés à des prix proches de ceux du marché mondial, grâce à divers moyens ou filières, notamment les zones franches, les zones de transformation pour l’exportation, les entrepôts sous douane, et les remboursements ou exonérations de droits de douane. En fait, une comparaison des niveaux et de la variabilité des prix internationaux et intérieurs révèle des distorsions sensiblement moins importantes dans les économies d’Asie de l’Est que dans les autres pays en développement46. Par ailleurs, les gouvernements des pays d’Asie de l’Est ont généralement accordé des financements préférentiels et des incitations fiscales à l’exportation, subventionné les campagnes de commercialisation et l’infrastructure liée aux exportations, appuyé la création de sociétés de négoce international et, tout particulièrement en Asie du Sud-Est, encouragé matériellement les investissements étrangers dans les activités exportatrices.

L’essor des exportations était aussi encouragé par la demande des marchés extérieurs, en particulier au Japon et aux États-Unis, mais aussi de plus en plus en Asie (graphique 3.6). Le Japon, les États-Unis et l’Union européenne ont constitué des débouchés considérables pour les produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre qui ont représenté la majeure partie de la croissance des exportations d’Asie de l’Est, et aussi, plus récemment, pour les produits à forte intensité de technologie (surtout exportés vers les États-Unis). En retour, les pays industrialisés (en particulier le Japon) ont fourni aux économies d’Asie les biens d’équipement dont elles avaient besoin pour fabriquer leurs produits d’exportation et améliorer leur base technologique.

Graphique 3.6.Échantillon d’économies: destination des exportations

(Pourcentages des exportations totales)

Les échanges intrarégionaux représentent désormais près de la moitié des exportations totales, mais les États-Unis et l’Union européenne restent des marchés d’exportation importants.

Source: FMI, Direction of Trade Statistics

1 Les chiffres des exportations de la RAS de Hong Kong et de la Chine comprennent les exportations chinoises vers Hong Kong qui sont réexportées vers d’autres destinations.

2 Données disponibles à partir de 1978.

L’expansion du commerce intrarégional a aussi joué un rôle décisif. Les biens intermédiaires ont représenté une large part de ces échanges, ce qui a permis aux économies d’Asie de l’Est de réaliser des économies d’échelle. L’expansion est notamment due aux opérations d’investissement direct et aux relocalisations d’entreprises qu’ont effectuées dans la région les économies plus avancées: le Japon d’abord, puis la Corée, Singapour et la province chinoise de Taiwan. Au milieu des années 90, environ la moitié des exportations de chaque économie d’Asie de l’Est était destinée à d’autres pays de la région, y compris le Japon (graphique 3.6). Les Philippines, dont plus d’un tiers des exportations sont destinées au marché des États-Unis, sont l’économie la moins intégrée au niveau régional. La Chine et l’Indonésie, qui écoulent près de 60 % de leurs exportations en Asie de l’Est, sont les plus intégrées. Cette intensification de l’intégration commerciale a sans aucun doute été un facteur positif pour le développement économique de l’Asie de l’Est mais elle a aussi eu tendance à amplifier les répercussions régionales de la crise financière récente, dont les effets sur le commerce extérieur et l’activité ont été plus durement ressentis dans la région que dans le reste du monde.

Stabilité macroéconomique

Contrairement à beaucoup d’autres pays en développement qui ont connu ces trente dernières années de nombreux cycles d’expansion et de crise, les économies d’Asie de l’Est à forte croissance ont généralement conservé un degré relativement élevé de stabilité macroéconomique jusqu’à ces derniers temps. Les déficits des finances publiques et des transactions extérieures courantes n’atteignaient pas la moitié du niveau moyen enregistré dans les autres pays en développement et l’inflation, dans la plupart des cas, est restée inférieure à 10 %. Dans certains pays (comme par exemple en Indonésie, dans la province chinoise de Taiwan et en Thaïlande), la taille du déficit du secteur public était limitée par la loi, et dans d’autres (par exemple, en Corée, en Malaisie et à Singapour) l’appui politique énergique dont bénéficiaient les mesures anti-inflationnistes a exercé un effet modérateur sur la politique budgétaire. Par ailleurs, dans la RAS de Hong Kong, le régime de caisse d’émission qui est en place depuis 1983 impose une certaine discipline à la politique budgétaire en même temps qu’elle restreint la marge de manoeuvre monétaire. Cette rigueur macroéconomique a créé un cadre stable pour les prises de décision du secteur privé et elle a contribué aux taux élevés d’épargne, d’investissement—intérieur et étranger—et d’expansion des exportations qui ont été les facteurs de croissance de la région (tableau 3.11).

Tableau 3.11.Échantillon de pays: indicateurs macroéconomiques
Croissance (pourcen-(tage annuel)Inflation (pourcentage annuel)Solde budgétaire1 (en pourcen-(tage du PIB)Solde des transactions courantes2 (en pourcentage du PIB)
1975-85 (moyenne)
Chine7,92,7−1.00,4
Corée7,613,5−2.2−3.7
Hong Kong (RAS)8,28,21,13,0
Indonésie5,713.40,3−2.0
Malaisie6,34,8−5.3−3,2
Philippines2,915.6−2.0−5.1
Singapour7,23,41,9−7.2
Taiwan, province chinoise de8,36,30,34,3
Thaïlande6,67,2−3,7−5.5
Brésil4,1101.2−3.6
Chili2,281,00,9−6,5
Inde5,06,7−6.8−0,7
Mexique4,739.5−5.2−2.3
1986-96 (moyenne)
Chine9,911,6−1.90,4
Corée8,65,7−0,10,9
Hong Kong (RAS)6,38,02,15,6
Indonésie7,48,2−0.5−2.8
Malaisie7,82,6−2.4−2.6
Philippines3,78,9−2,3−2.5
Singapour8,41,99,19,5
Taiwan, province chinoise de7,73,0−0.57,8
Thaïlande9,14,52,1−4.9
Brésil2,6983,1−1.3−0.6
Chili7,715.82,6−3,1
Inde5,99,2−7.4−2,0
Mexique2,045.7−4,0−2,8

Administration centrale.

Balance des échanges de biens et services pour la RAS de Hong Kong.

Administration centrale.

Balance des échanges de biens et services pour la RAS de Hong Kong.

Ces résultats généralement favorables n’ont cependant pas été obtenus sans difficultés. En effet, plusieurs économies d’Asie de l’Est ont eu des accès intermittents de surchauffe, qui se sont manifestés par une accélération de l’inflation, au moins sur les marchés d’actifs, et par un déficit extérieur courant non négligeable. Dans la période qui a précédé la crise récente, un certain nombre d’entre elles ont enregistré une forte accélération des entrées de capitaux privés, attirés notamment par un taux de croissance économique élevé, qui ont contribué à la surchauffe. La hausse des prix des biens est restée faible, mais les prix des actifs—immobiliers et boursiers—sont montés en flèche. Dans certains pays, l’appréciation de la monnaie en valeur réelle a réduit la compétitivité extérieure et aggravé la détérioration du solde extérieur courant. Dans nombre de cas, parce que la monnaie était essentiellement rattachée au dollar E.U. et que les possibilités, ou la volonté, d’entreprendre un ajustement budgétaire étaient limitées, les autorités s’en sont tenues à stériliser l’impact monétaire des entrées de capitaux, mais l’ampleur du phénomène vouait généralement cette riposte à l’échec. À la fin de 1996 et au début de 1997, l’équilibre complexe entre la stabilité macroéconomique dans le cadre de changes fixes, un taux d’investissement élevé et une forte croissance a commencé à se dissoudre dans de nombreux pays d’Asie de l’Est, tout particulièrement en Thaïlande47.

La stratégie de développement des pays d’Asie de l’Est dans un monde en mutation

On ne peut apprécier le bilan de la croissance en Asie de l’Est et la crise récente en considérant isolément l’évolution économique de cette région; il faut au contraire replacer ces phénomènes dans le contexte d’une économie mondiale en mutation. En particulier, à la différence des précédentes, la crise récente a révélé les limites du «développement dirigé» dans un monde économique de plus en plus intégré.

En même temps que l’Asie de l’Est enregistrait une forte croissance, l’économie mondiale est devenue, au cours des dernières décennies, de plus en plus étroitement intégrée. La mondialisation, surtout celle des marchés financiers, a beaucoup alourdi les coûts auxquels s’exposent les pays s’ils ne maintiennent pas des secteurs financiers intérieurs solides. À certains égards, la stratégie de développement suivie en Asie de l’Est était bien adaptée à l’évolution du cadre économique mondial: les autorités de ces pays ont dans l’ensemble favorisé la stabilité macroéconomique et encouragé la mobilisation des ressources intérieures nécessaires à une croissance rapide et durable, et la stratégie d’ouverture qu’ils ont suivie leur a permis de profiter de l’expansion des marchés de leurs produits. Cette stratégie était en revanche moins propice au développement de systèmes financiers intérieurs solides. C’était en partie la rançon du succès: la croissance économique était si forte qu’il était difficile de développer les institutions et le cadre de réglementation et de contrôle prudentiels aussi vite qu’il aurait été souhaitable. En Corée, par exemple, le système financier est resté moins développé que dans d’autres pays ayant des niveaux de revenu par habitant comparables. Mais cela tient aussi à deux autres facteurs. Premièrement, les interventions de l’État et «l’encadrement» qu’il a donné au secteur financier ont retardé le développement des marchés de titres intérieurs et ont aussi causé les problèmes liés aux prêts de complaisance, aux garanties implicites et à l’exposition excessive du secteur financier au risque. Deuxièmement, la libéralisation financière ne s’est pas déroulée en bon ordre.

En ce qui concerne le premier de ces facteurs, l’État a la responsabilité importante de surveiller et de protéger les systèmes financiers en raison du rôle central que jouent ces derniers dans le mécanisme des paiements et dans la mobilisation, l’intermédiation et l’affectation de l’épargne. Son intervention active peut aussi être nécessaire en raison de défaillances du marché, qui sont généralement dues à des lacunes ou à des asymétries de l’information48. Il semble bien que ces dysfonctionnements soient particulièrement graves dans les économies de marché émergentes. Par exemple, si le système financier est relativement jeune, il se peut que les banques et autres institutions financières n’aient pas beaucoup de concurrents ou même qu’elles ne soient pas présentes dans certaines zones rurales, ce qui risque de dissuader le secteur privé d’épargner ou d’investir. En outre, en l’absence de sources d’informations fiables, telles que des agences de notation, les banques et autres créanciers peuvent hésiter ou se refuser à prêter à des emprunteurs solvables.

Il est évident que les interventions de l’État peuvent être justifiées lorsqu’il faut corriger certaines défaillances du marché et que l’efficience des marchés financiers peut s’en trouver améliorée. Néanmoins, comme on l’a observé dans de nombreux pays en développement, ces interventions ont souvent un effet contraire au but recherché et réduisent l’efficience des marchés. De surcroît, une intervention qui semble réussie sur un certain plan peut avoir des conséquences défavorables sur un autre plan. Par exemple, les mesures de limitation du crédit à la consommation peuvent aider à mobiliser l’épargne intérieure et à accroître l’investissement mais elles risquent aussi d’aboutir à un niveau sous-optimal et à une structure inefficiente de la consommation, ainsi qu’à une mauvaise affectation de l’investissement. Par ailleurs, des mesures qui sont sans doute appropriées à un certain stade de développement économique et financier peuvent cesser de l’être à des stades plus avancés. Mais leur suppression peut alors être devenue difficile en raison d’intérêts qui se sont établis entre-temps ou parce qu’elles ont empêché le développement des capacités de gestion et des structures institutionnelles. Ainsi, le crédit dirigé et les autres interventions de l’État qui influent sur les dossiers de prêts risquent d’empêcher l’appréciation correcte du risque de crédit par les banques, qui ne prennent pas l’habitude d’évaluer et de suivre les résultats des débiteurs ayant des besoins de financement à long terme. Ces interventions risquent aussi de retarder la mise en place de systèmes efficaces de comptabilité, de réglementation, de contrôle, de suivi et d’information.

C’est précisément ce qui s’est passé dans les pays en crise: la structure institutionnelle est devenue de moins en moins capable d’assurer efficacement l’intermédiation d’un volume d’épargne considérable et croissant, et les problèmes d’aléa moral qui se posent dans tous les systèmes financiers ont été amplifiés. Le faible développement des marchés de capitaux et les réglementations empêchant les épargnants locaux d’investir à l’étranger avaient placé les banques en position dominante pour assurer l’intermédiation des ressources. La pratique des prêts de complaisance, la mauvaise évaluation du risque de crédit et d’autres déficiences ont toutefois favorisé un gonflement excessif de la dette et le financement de projets d’investissements secondaires ou incertains, alors que les obstacles à la pénétration des établissements financiers étrangers limitaient la discipline concurrentielle et les apports de compétences extérieures. Les banques n’imposaient généralement pas la discipline financière voulue parce que leurs avoirs et leurs engagements bénéficiaient de garanties implicites ou explicites. Les garanties publiques dont ont bénéficié une longue série de projets privés, dont certains ont été réalisés sous la direction des pouvoirs publics, directement subventionnés ou appuyés par une politique de crédit dirigé en faveur de sociétés ou de secteurs privilégiés, n’ont pas incité les entreprises et les banques à prêter suffisamment attention aux risques latents et au rendement des projets d’investissements. Des incitations faussées au stade de la sélection des projets, conjuguées à des compétences insuffisantes en matière de suivi et d’évaluation, à des déficiences de la réglementation et du contrôle prudentiels et à des ratios de fonds propres faibles, se sont traduites par une accumulation de faiblesses structurelles dans des systèmes financiers sous-capitalisés49.

Ces faiblesses ont été aggravées, au cours des années 90, par la déréglementation des marchés financiers et la libéralisation des mouvements de capitaux. Les entrées de capitaux qui en ont résulté ont obligé les banques et les autres établissements financiers à assurer l’intermédiation d’une offre de ressources financières accrue. L’effet conjugué d’une libéralisation financière qui a été partielle et désordonnée et de taux de change qui dans les faits étaient fixes a contribué à une mauvaise affectation des fonds à investir. La déréglementation financière a permis aux emprunteurs traditionnels de trouver plus aisément de nouvelles sources de financement sans donner aux banques les moyens de maintenir aussi facilement la qualité de leurs portefeuilles de prêts. L’intensification de l’aléa moral s’est manifestée par un nombre croissant de prêts non productifs.

Dans les années qui ont précédé les crises récentes, les faiblesses des systèmes financiers ont été aggravées par des investissements excessifs dans des projets peu rentables et par le surendettement. Cependant, la forte croissance économique a eu tendance à dissimuler les investissements inefficaces. De même, les faiblesses du secteur financier n’ont pas été pleinement appréciées, parce que les normes de divulgation des données et la transparence laissaient à désirer, que les pratiques de classification des prêts et de provisionnement n’étaient pas rigoureuses et que la réglementation présentait des lacunes. De surcroît, les nombreuses mesures d’intervention et de soutien prises par les pouvoirs publics au fil des ans en faveur d’établissements financiers et de sociétés en difficulté n’avaient pas du tout contribué à un renforcement de la discipline financière propre à réduire le risque d’une crise future.

Il convient cependant, malgré ces problèmes, de ne pas oublier les nombreux atouts que détiennent les économies d’Asie de l’Est, en particulier leur ouverture sur les marchés extérieurs, l’importance qu’elles accordent à la formation du capital humain et aux transferts de technologie et leur taux d’épargne élevé—atouts qui sont encore plus appréciables dans les marchés mondialisés d’aujourd’hui qu’ils ne l’étaient dans le passé. En fait, on peut encore s’attendre à une forte croissance économique dans la région, mais il faudra pour cela modifier sensiblement le modèle qui était fondé sur des taux d’investissement très élevés et, tout particulièrement ces dernières années, sur un large recours aux entrées de capitaux. Des taux d’investissement relativement élevés seront probablement une caractéristique des économies d’Asie de l’Est ces prochaines années mais il faudra que la croissance s’appuie davantage sur les gains de productivité, notamment grâce à une meilleure utilisation du capital. Il faudra aussi réviser le modèle en ce qui concerne la structure financière et la gestion, tant dans le secteur des entreprises que dans la conduite des affaires publiques.

La crise a particulièrement mis en évidence l’incompatibilité entre, d’une part, l’intervention de l’État dans le secteur financier et le processus d’investissement et, d’autre part, l’étroite intégration des marchés de capitaux. L’évolution des besoins, qui va de pair avec le progrès économique, de même que la mondialisation des marchés financiers, ont modifié le rôle que l’État peut effectivement jouer, et qui consiste désormais à faire en sorte que les structures institutionnelles, réglementaires, juridiques et politiques soient capables d’appuyer une forte croissance.

Jeter les bases d’une reprise et d’une croissance durables

Les crises comme celles qui ont touché les économies d’Asie de l’Est ont pour conséquence inévitable un ralentissement prononcé de la croissance économique50. Ce ralentissement est induit par la contraction de la demande intérieure, parce que la dépréciation monétaire prononcée et la forte baisse des cours boursiers, ainsi que la hausse des taux d’intérêt, ont réduit le revenu et le patrimoine réels et accru le coût du service de la dette. La demande et l’activité sont aussi déprimées par le durcissement des conditions du crédit bancaire, résultant de la détérioration des bilans des banques. L’impulsion de la reprise sera très vraisemblablement donnée par deux facteurs, à savoir, d’une part, l’expansion des exportations et des activités de remplacement des importations qui répondra à la dépréciation du change réel et, d’autre part, le retour de la confiance des investisseurs locaux et étrangers lorsque la stabilité financière sera restaurée. Les forces susceptibles de contribuer au processus initial de reprise sont examinées au chapitre II.

La stabilisation financière, destinée à stimuler le redressement initial de l’activité, n’est qu’un premier ensemble de mesures à prendre. Afin de jeter les bases d’une reprise forte et durable de l’activité au cours des prochaines années, les pays doivent aussi déployer des efforts considérables, comme ils ont commencé à le faire, pour restructurer le système financier et le secteur des entreprises non financières.

En ce qui concerne le secteur financier, il faudra restructurer et recapitaliser les institutions financières fragiles mais viables, et fermer ou fusionner les autres. Des progrès sensibles ont été accomplis dans ces domaines en Thaïlande et en Corée mais il reste encore beaucoup à faire en Indonésie. Les systèmes financiers restent malgré tout fragiles dans ces pays. On estime que les prêts non productifs représentent de 20 à 40 % du total des créances dans les pays en crise, où les secteurs bancaires restent illiquides et sous-capitalisés. De surcroît, beaucoup d’établissements risquent d’être insolvables, ce qui nécessiterait des opérations de recapitalisation considérables. Un certain nombre de stratégies sont envisageables pour remettre en état le système bancaire51. Elles comportent en général plusieurs éléments: l’injection de fonds publics pour recapitaliser les banques en difficulté; le transfert, à titre temporaire, de la propriété des banques non viables à un organisme public indépendant; la revente au secteur privé des banques en faveur desquelles les autorités sont intervenues, qui nécessitera dans certains cas la levée des restrictions aux participations étrangères, pour que ces dernières puissent contribuer à la recapitalisation.

La restructuration et la recapitalisation des banques doivent s’accompagner d’une remise en état des finances du secteur des entreprises non financières. La crise a considérablement alourdi la charge de la dette intérieure et extérieure des secteurs privé et public. À la fin de 1997, celle-ci dépassait 225 % du PIB en Corée, en Malaisie et en Thaïlande et représentait environ 190 % du PIB en Indonésie. Contrairement à la situation en Amérique latine pendant la crise de la dette des années 80, la majeure partie de la dette des pays d’Asie du Sud-Est est privée et non souveraine. À la fin de 1997, la dette du secteur privé représentait plus de 85 % du total de la dette en Corée, en Malaisie et en Thaïlande (graphique 3.7), 70 % en Indonésie et 60 % aux Philippines52. La structure de la dette varie sensiblement d’un pays à l’autre et la dette extérieure rapportée au PIB est particulièrement importante en Corée, en Indonésie et en Thaïlande.

Graphique 3.7.ASEAN-4 et Corée: stock de la dette à la fin de 19971

(En pourcentage du PIB)

La majeure partie de la dette des pays asiatiques en crise est due par le secteur privé.

Sources: autorités nationales; estimations des services du FMI

1 Sur la base des taux de change à la fin de 1997.

2 Crédits bancaires.

Le poids considérable de la dette a porté atteinte à la solvabilité de beaucoup d’entreprises qui pourraient être viables et le nombre de faillites de sociétés a fortement augmenté. En raison du surendettement, les entreprises dont les problèmes financiers sont moins graves ont elles aussi de très grandes difficultés à accéder aux marchés de capitaux; celles qui sont par ailleurs viables n’ont plus les mêmes possibilités d’obtenir des crédits pour leurs fonds de roulement et leurs échanges extérieurs, ce qui a contribué à la forte contraction de la production. Le problème de la dette a également dissuadé les investisseurs d’apporter de nouvelles ressources aux entreprises surendettées, étant donné que cette opération profiterait largement aux détenteurs des titres de la dette contractée précédemment.

Bien que la charge actuelle de la dette soit très lourde dans nombre de pays d’Asie de l’Est, elle résulte non seulement des emprunts intérieurs et étrangers qui ont été contractés dans les années précédant la crise mais aussi de la forte dépréciation monétaire et de la hausse des taux d’intérêt qui sont survenues depuis (tableau 3.12). En Indonésie, par exemple, même si aucun nouvel emprunt n’avait été contracté après la fin de 1996, l’évolution macroéconomique, qui a été particulièrement marquée par la dépréciation monétaire, aurait à elle seule augmenté le ratio dette/PIB de près de 50 points en décembre 1997 et de plus de 85 points en mars 1998, par rapport à son niveau de 1996. Il est donc indispensable, pour prévenir un nouvel alourdissement de la charge de la dette, de rétablir la stabilité macroéconomique et d’empêcher un nouvel effondrement des monnaies. En effet, de même que la dépréciation monétaire a beaucoup contribué à alourdir la charge de la dette, le retour de la confiance des investisseurs et l’appréciation du change qui en résultera devraient l’alléger. Néanmoins, même dans un cadre macroéconomique plus favorable, il semble qu’une restructuration de la dette du secteur privé, sous une forme ou une autre, sera indispensable au rétablissement à moyen et à long terme des économies en crise. La répartition des charges entre les débiteurs et les créanciers devrait être un élément important d’un processus de restructuration propre à réduire autant que possible, à l’avenir, les problèmes d’aléa moral. Les solutions—qui pourraient comporter un ensemble de mesures de restructuration de la dette, d’annulation de créances, de réduction des taux d’intérêt et de conversion de créances en participations—devront toutefois être mises au point cas par cas. Il convient de limiter les éventuels apports de fonds publics de façon à réduire le plus possible la charge qui incomberait aux contribuables, mais les autorités devront établir les cadres juridique et réglementaire dans lesquels les opérations de restructuration pourront être menées â bonne fin. Des mesures visant à restructurer la dette des sociétés sont en cours en Corée, en Indonésie et en Thaïlande mais ce processus risque d’être long.

Tableau 3.12.ASEAN-4 et Corée: évolution macroéconomique et dynamique de la dette1(Variation annuelle en pourcentage, sauf indication contraire)
PaysÉvolution en 1997Augmentation globale estimée du ratio dette/PIB entre 1996 et décembre 19972 (points de %)Évolutin en janvier-juin 1998Augmentation globale estimée du ratio dette/PIB entre 1996 et juin 19982 (points de %)
Taux1 d’intérêtInflationCroissanceTaux de changeTaux1 d’intérêtInflationCroissanceTaux de change
Dette extérieure
Corée846−4340106−5639
Indonésie875−52471343−12−5088
Malaisie838−3329104−5−139
Philippines965−2926107−530
Thaïlande386444895−81635
Dette intérieure
Corée1346−433216−5613
Indonésie2775−52144443−12−5011
Malaisie838−33−3114−5−13
Philippines1365−291207−54
Thaïlande166−4410245−81627
Note: On estime que l’encours de la dette en fin de période est intégralement reporté à la période suivante.

Le taux d’intérêt utilisé pour le calcul de la dette extérieure est le taux annuel moyen offshore, défini comme l’écart de rendement sur les euro-obligations augmenté du taux d’intérêt à court terme aux États-Unis. Pour le calcul de la dette intérieure, on utilise le taux annuel moyen intérieur à court terme.

Effet global estimé sur le ratio dette/PIB, par rapport à décembre 1996, des variations du taux d’intérêt, du taux de change et du PIB nominal en 1997 (et au premier semestre de 1998).

Les données trimestrielles du PIB n’étant pas disponibles pour la Thaïlande, on utilise la projection du taux de croissance pour 1998.

Note: On estime que l’encours de la dette en fin de période est intégralement reporté à la période suivante.

Le taux d’intérêt utilisé pour le calcul de la dette extérieure est le taux annuel moyen offshore, défini comme l’écart de rendement sur les euro-obligations augmenté du taux d’intérêt à court terme aux États-Unis. Pour le calcul de la dette intérieure, on utilise le taux annuel moyen intérieur à court terme.

Effet global estimé sur le ratio dette/PIB, par rapport à décembre 1996, des variations du taux d’intérêt, du taux de change et du PIB nominal en 1997 (et au premier semestre de 1998).

Les données trimestrielles du PIB n’étant pas disponibles pour la Thaïlande, on utilise la projection du taux de croissance pour 1998.

Outre la restructuration et la recapitalisation nécessaires du système bancaire et du secteur des entreprises non financières, il faudra procéder à des réformes financières pour éviter que des crises comparables ne se renouvellent. Il est manifestement nécessaire de renforcer les règles prudentielles et la qualité du contrôle, ainsi que les normes comptables et juridiques. Une amélioration du «gouvernement d’entreprise» s’impose également, tout autant que l’établissement de relations plus transparentes entre les pouvoirs publics, les banques et les entreprises (encadré 3.2).

* * *

Dans une perspective à long terme, il sera fondamental de savoir si les économies d’Asie de l’Est peuvent progressivement passer d’une croissance essentiellement induite par les facteurs de production à une croissance qui repose davantage sur les gains d’efficience. Cela dépendra des améliorations qui continuent d’être apportées à l’infrastructure institutionnelle en vue de créer un cadre propice à l’investissement et à l’offre de financements, à l’audace et à l’innovation, ainsi qu’à une affectation efficiente des ressources à investir. La crise a attiré l’attention sur des faiblesses structurelles qui, ces dernières années, ont causé l’utilisation inefficiente du capital dans les pays en question et qui, laissées sans remède, auraient de toute façon fait échec à une forte croissance. L’une de ces faiblesses tient à la poussée de l’investissement, qui a atteint dans la première moitié des années 90 des taux qui n’étaient pas viables, surtout parce que l’épargne étrangère était fortement mise à contribution. Plusieurs pays souffraient aussi d’autres maux: surendettement du secteur des entreprises, taux de rendement décroissants, capacités excessives dans certaines branches d’activité et poussées spéculatives sur le marché immobilier. Le plus grave point faible était sans doute la fragilité croissante des systèmes financiers.

Encadré 3.2.Récapitulatif des réformes structurelles engagées dans les pays en crise

Les programmes appuyés par le FMI et les conseils donnés par l’institution aux pays asiatiques en crise ont mis l’accent sur une large gamme de réformes structurelles qui couvrent le secteur financier et les entreprises non financières, la concurrence, la bonne gestion publique et privée et le commerce extérieur. Les réformes proposées peuvent être résumées comme suit:

Secteur financier et secteur des entreprises

  • Fermeture des établissements financiers insolvables et transfert de leurs actifs à un organisme chargé de les réaliser ou de procéder à des restructurations (Corée, Indonésie, Thaïlande), recapitalisation et fusion d’autres établissements (dans tous les pays). Les programmes de réforme engagés par les autorités en Malaisie et en Thaïlande accordent une importance particulière aux sociétés financières.

  • Annonce d’un recours limité aux fonds publics pour la restructuration du secteur bancaire, les ressources effectivement utilisées devant être explicitement inscrites au budget (dans tous les pays).

  • Renforcement sensible de la réglementation prudentielle par l’adoption d’un système de classification des prêts, de règles de provisionnement et de normes de fonds propres (dans tous les pays).

  • Renforcement des normes d’information des tiers, principes comptables et règles de vérification financière, ainsi que du cadre de réglementation et de contrôle des opérations financières (dans tous les pays).

  • Libéralisation des prises de participation étrangères dans les établissements bancaires du pays (Corée, Indonésie, Thaïlande).

  • Soumission à des conditions plus strictes des aides de trésorerie accordées par les pouvoirs publics (Indonésie, Malaisie, Thaïlande).

  • Renforcement des règles prudentielles applicables aux engagements bancaires (dans tous les pays).

  • Mise en place d’un régime capitalisé d’assurance des dépôts (prévue en Indonésie et en Thaïlande, envisagée en Malaisie, déjà en place en Corée et aux Philippines).

  • Restructuration de la dette intérieure et de la dette extérieure des entreprises non financières (Indonésie, Corée, Thaïlande), fermeture des entreprises non viables (Corée).

Concurrence et bonne gestion des affaires publiques

  • Libéralisation des dispositions restrictives qui régissent la commercialisation de divers produits de base essentiels (Indonésie).

  • Établissement de procédures concurrentielles pour la privatisation des actifs publics et la passation des marchés (adopté en Indonésie, prévu en Malaisie et en Thaïlande).

  • Interdiction ou limitation de l’emploi de ressources publiques pour renflouer les sociétés privées (annoncée en Corée, en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande).

  • Adoption ou renforcement de la législation sur la faillite et des politiques de «sortie du marché» (Corée, Indonésie, Thaïlande).

  • Accélération de la privatisation ou de la fermeture des entreprises publiques non rentables (Indonésie).

  • Renforcement des normes d’information des tiers applicables aux sociétés (Corée).

  • Libéralisation des investissements étrangers prenant la forme de prises de participation au capital ou à la gestion dans d’autres domaines que le secteur financier (Corée, Indonésie, Malaisie et Thaïlande).

Réforme du commerce extérieur

  • Réduction des droits de douane à l’importation et des taxes à l’exportation (Indonésie).

  • Assouplissement des restrictions quantitatives frappant les importations ou les exportations (Corée, Indonésie).

Mesures sociales

  • Programmes de travaux publics à forte intensité de main-d’œuvre (Indonésie, Thaïlande), élargissement du système d’assurance chômage (Corée).

  • Protection des groupes à faible revenu contre la hausse des prix des denrées alimentaires et des autres produits de première nécessité (Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande).

  • Augmentation des dépenses de santé et d’éducation (Indonésie) et réaffectation des crédits budgétaires à des programmes de santé destinés aux plus démunis (Thaïlande).

  • Élargissement des programmes de bourses et de prêts aux étudiants pour combattre l’échec scolaire (Thaïlande, Malaisie).

  • Octroi de crédits assortis de taux bonifiés aux petites et moyennes entreprises (Indonésie, Malaisie).

Pour rétablir la santé à long terme des économies en crise, il faudra bien évidemment remédier aux excès dont les effets se sont accumulés ces dernières années. Cela passera notamment par un effort considérable de restructuration du système financier et aussi, dans une certaine mesure, du secteur des entreprises non financières. Cependant, ce serait une erreur d’interpréter la crise comme un simple épisode cyclique après lequel la croissance retrouverait le rythme rapide que ces pays ont connu dans le passé. La crise a révélé des faiblesses fondamentales qui exigeront des réformes profondes visant à mettre en place des systèmes financiers plus efficients et robustes, à réduire sensiblement le rôle de l’État dans l’intermédiation financière et à renforcer la capacité de gestion et la responsabilité dans le secteur des entreprises. C’est pourquoi la restructuration du secteur financier et les autres réformes structurelles sont au coeur des programmes appuyés par le FMI. Grâce à ces réformes, l’Asie de l’Est pourrait à terme être en mesure de conjuguer des taux d’investissement un peu plus faibles—mais plus viables—et une plus forte croissance de la productivité. Elle pourrait ainsi s’engager sur un sentier de croissance moins escarpé que par le passé, qui continuerait cependant de faire l’envie du reste du monde.

Par exemple, Hollis B. Chenery et Alan Strout, «Foreign Assistance and Economic Development», American Economic Review. volume 56 (septembre 1966), pages 679-733, estimaient que le taux de croissance maximum réalisable était de l’ordre de 6 à 8 %.

Simon Kuznets, «Economic Growth and Income Inequality», American Economic Review, volume 45 (mars 1955), pages 1-28.

Il apparaît en revanche que les inégalités se sont amplifiées ces dernières années dans certains pays, en particulier la Thaïlande et la Chine; voir Micheal Walton, «Asie de l’Est: l’enfant prodige devient adulte», Finances & Développement, volume 34 (septembre 1997), pages 7-10

Les principaux facteurs qui ont contribué à la crise sont examinés en détail dans World Economic Outlook: Interim Assessment, décembre 1997, et dans les Perspectives de l’économie mondiale de mai 1998. La dynamique des marchés de capitaux et les répercussions de la crise sont examinées dans International Capital Markets: Developments, Prospects, and Policy Issues (Washington, FMI, 1998, à paraître).

Les conditions initiales étaient particulièrement favorables en Asie de l’Est: les systèmes d’éducation étaient relativement bien développés; les inégalités de la répartition des revenus et du patrimoine (foncier) étaient moins prononcées que dans les pays en développement d’autres régions; les taux de dépendance étaient faibles; enfin, les niveaux des revenus étaient bas, de sorte que les possibilités de rattrapage étaient considérables. Voir Dani Rodrik, «King Kong Meets Godzilla: The World Bank and the East Asian Miracle» dans Miracle or Design? Lessons from the East Asian Experience, Policy Essay II, publié sous la direction de Albert Fishow et al. (Washington, Overseas Development Council, 1994).

Les parts des revenus des facteurs sont généralement les coefficients de pondération utilisés pour agréger les taux d’accroissement des dotations en facteurs de production, conformément au fondement théorique de cette méthode qui consiste à faire l’hypothèse d’une fonction de production globale «néoclassique» dans laquelle les facteurs sont rémunérés au produit marginal.

L’exception concerne les Philippines où, selon la majorité des estimations et pour la plupart des périodes considérées, la contribution de l’accroissement de la productivité à la croissance de la production a été faible, voire négative.

Voir Nicholas Crafts, «East Asian Growth Before and After the Crisis», document de travail n° 98/137 (Washington, FMI, octobre 1998).

Cela tient en partie aux différences des méthodologies et des hypothèses empiriques, ainsi qu’aux lacunes des données. Les diverses raisons pour lesquelles les estimations varient amplement et les conclusions à en tirer sont exposées en détail dans l’encadré 9, intitulé «Quantification des gains de productivité dans les économies d’Asie de l’Est», des Perspectives de l’économie mondiale de mai 1997, pages 92-93.

Dans les économies d’Asie de l’Est plus avancées, comme la Corée, il faudrait aussi que le secteur des services joue un plus grand rôle.

En 1996, le nombre annuel d’heures ouvrées par travailleur dans les économies d’Asie de l’Est dépassait de 15 à 30 % le niveau enregistré par les États-Unis et la durée du temps de travail était encore plus courte en Europe.

Crafts, «East Asian Growth».

L’un des premiers exposés de cette méthode est donné par Peter A. Diamond, «National Debt in a Neoclassical Growth Model». American Economic Review, volume 55 (1965), pages 1126-50.

Voir Andrew B. Abel, N. Gregory Mankiw, Lawrence H. Summers et Richard J. Zeckhauser, «Assessing Dynamic Efficiency: Theory and Evidence», Review of Economic Studies, volume 56 (janvier 1989), pages 1-20.

À titre de comparaison, aux États-Unis, le revenu du capital a légèrement augmenté au cours de la même période pour passer à environ un tiers du PIB, alors que le taux d’investissement a un peu baissé pour s’établir à quelque 18 % du PIB. Ainsi, ces dernières années, le taux d’investissement a été environ deux fois plus élevé en Corée qu’aux États-Unis, alors que la part du revenu du capital n’y a été que légèrement supérieure.

On calcule généralement le coefficient de capital sur la base du taux d’investissement brut et non du taux net, parce que l’amortissement est traité différemment suivant les pays. De ce fait, une hausse du coefficient de capital pourrait aussi être due à un raccourcissement de la durée de vie des biens d’équipement.

Les montants des prêts non productifs ne sont pas strictement comparables d’un pays à l’autre parce que les méthodes de classification diffèrent. Jusqu’à la fin de 1996, les méthodes de classification des prêts appliquées dans les économies d’Asie actuellement en crise n’étaient généralement pas conformes aux normes internationales.

Voir Amar Bhattacharya, Stijn Claessens, Swati Gosh, Leonardo Hernandez et Pedro Alba, «Volatility and Contagion in a Financially Integrated World: Lessons from East Asia’s Recent Experience» (non publié; Washington, Banque mondiale, mai 1998).

Voir Sung Kwack, «The Financial Crisis in Korea: Causes and Cure», série de séminaires, n° 1998-19 (Washington, FMI, juin 1998).

On trouvera des précisions à ce sujet dans The East Asian Miracle: Economic Growth and Public Policy. Banque mondiale (New York, Oxford University Press, 1993), pages 43-45.

Il s’agit de la contribution apportée par la variation de la durée moyenne de la scolarité des actifs.

On trouvera des données concernant la complémentarité entre le capital et le niveau de qualification dans Per Krussel, Lee E. Ohanian, José-Victor Rios-Rull et Giovanni L. Violante, «Capital-Skill Complementarity and Inequality», Staff Report 239 (Minneapolis, Minnesota, Banque fédérale de réserve de Minneapolis, septembre 1997).

Voir Eduardo Borensztein, José De Gregorio et Jong-Wha Lee, «How Does Foreign Direct Investment Affect Economic Growth?», Journal of International Economics, volume 45 (juin 1998), pages 115-35.

On trouvera à la page 98 un examen complémentaire des relations théoriques et empiriques entre la croissance et l’épargne dans Anuradha Dayal-Gulati et Christian Thimann, «Saving in Southeast Asia and Latin America Compared: Searching for Policy Lessons» dans Macroeconomic Issues Facing ASEAN Countries, publié sous la direction de John Hicklin, David Robinson et Anoop Singh (Washington, FMI, 1997), pages 130-50.

Les taux d’intérêt réels ont toutefois été occasionnellement négatifs dans certains des pays de la région. En Corée par exemple, au début du programme de stabilisation des années 80, le taux d’intérêt réel est tombé au-dessous de -3 % et il y a donc eu un large transfert de ressources des créanciers (surtout des ménages) vers les débiteurs (surtout des entreprises).

Voir Dayal-Gulati et Thimann, «Saving in Southeast Asia and Latin America Compared: Searching for Policy Lessons»; et The East Asian Miracle, Banque mondiale, pages 219-20.

Voir, par exemple, Patrick Honohan et Izak Atiyas, «Intersectoral Financial Flows in Developing Countries», Economic Journal, volume 103 (mai 1993), pages 666-79.

Voir Honohan et Atiyas, «Intersectoral Financial Flows in Developing Countries».

Le rôle du secteur financier dans les pays d’Asie de l’Est est examiné, entre autres, dans Financial Sector Reforms, Economic Growth, and Stability: Experiences in Selected Asian and Latin American Countries, publié sous la direction de Shakil Faruqi (Washington, Banque mondiale, 1994); Financial Sector Development in Asia, publié sous la direction de Shahid N. Zahid (RAS de Hong Kong et New York, Oxford University Press, 1995); Financial Sector Development in Asia: Country Studies, publié sous la direction de Shahid N. Zahid (Manille, Banque asiatique de développement, 1995); Joseph E. Stiglitz et Marilou Uy, «Financial Markets, Public Policy, and the East Asian Miracle», World Bank Research Observer, volume 11 (n° 2, août 1996), pages 249-76.

En Indonésie, il se peut en fait que les dispositions régissant l’accès à la profession et l’agrément aient été trop laxistes du point de vue prudentiel, notamment parce que les ratios de fonds propres à respecter par les banques étaient très faibles.

Les recettes publiques procurées par la répression financière sont sensiblement plus faibles en Asie de l’Est que dans la plupart des pays d’Amérique latine et d’Afrique—on trouvera des estimations de ces recettes dans Alberto Giovannini et Martha De Melo, «Government Revenue from Financial Repression», American Economic Review, volume 83 (septembre 1993), pages 953-63. Un exposé général de la question figure dans l’encadré 5, intitulé «La répression financière», des Perspectives de l’économie mondiale d’octobre 1996, page 80.

Dans d’autres pays en développement, il apparaît que la répression financière a réduit l’épargne nationale parce qu’elle a produit des taux d’intérêt réels durablement négatifs qui ont entraîné une contraction de l’épargne des ménages supérieure à l’accroissement de l’épargne du secteur public ou des entreprises. En Asie de l’Est, les taux d’intérêt réels sont généralement restes positifs parce que l’inflation était relativement faible et stable.

Voir Ajit Singh «Savings, Investment, and the Corporation in the East Asian Miracle», Étude n° 9, Project on East Asian Development: Lessons for a New Global Environment (Genève, Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, mars 1996).

Sung Kwack, «The Financial Crisis in Korea».

Voir également International Capital Markets: Developments, Prospects, and Key Policy Issues (Washington, FMI, 1998, à paraître).

Voir Stijn Claessens et Thomas Ç. Glaessner, Are FinancialSector Weaknesses Undermining the East Asian Miracle? Directionsin Development (Washington, Banque mondiale, 1997).

Maxwell J. Fry, «Nine Financial Sector Issues in Eleven Asian Countries», International Finance Group Working Paper n° 90-09 (Birmingham, Royaume-Uni, Université de Birmingham, octobre 1990), montre que les marchés de titres à long terme pourront se développer seulement si les participants se familiarisent «sur le tas» avec les taux d’intérêt du marché. En conséquence, si les taux d’intérêt sont réglementés, le développement des marchés obligataires peut être entravé.

En comparaison, aux États-Unis, lorsque le volume des prêts non productifs a culminé à environ 4 % du total des prêts pendant la crise bancaire du milieu des années 80, plus de 2.000 banques et établissements d’épargne et de crédit, pour la plupart de petite taille, ont fait faillite.

L’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et, en ce qui concerne la Corée, à l’Organisation de coopération et de développement économiques, a sans doute aussi encouragé la libéralisation du secteur financier ces dernières années.

Voir R. Barry Johnston, Salim M. Darbar et Claudia Echeverria, «Sequencing Capital Account Liberalization: Lessons from the Experiences in Chile, Indonesia, Korea, and Thailand», document de travail n° 97/157 (Washington, FMI, novembre 1997).

Voir Yung Chul Park et Chi-Young Song, «Managing Foreign Capital Flows: The Experiences of the Republic of Korea, Thailand, Malaysia, and Indonesia», International Monetary and Financial Issues for the 1990s (New York, Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, 1997).

Voir International Capital Markets, FMI, 1998 (à paraître); et Paul Krugman, «What Happened to Asia?», janvier 1998 (adresse internet: http://web.mit.edu/krugman/www/disinter.html).

L’expérience des pays d’Asie de l’Est a beaucoup aidé à faire évoluer les idées concernant la politique commerciale et le développement économique, en particulier à retourner le consensus dont bénéficiaient les politiques de remplacement des importations en faveur de stratégies commerciales «orientées vers l’extérieur». Voir Anne O. Krueger, «Trade Policy and Economic Development: How We Learn», American Economic Review, volume 87 (mars 1997), pages 1-22. Les politiques de remplacement des importations ont eu la préférence jusqu’en 1958 dans la province chinoise de Taiwan, jusqu’en 1960 en Corée, jusqu’en 1967 à Singapour, jusqu’en 1970 en Malaisie et jusqu’en 1980 en Thaïlande. L’Indonésie, qui avait suivi une politique axée sur l’exportation et libéralisé le commerce extérieur à la fin des années 60, s’est repliée sur elle-même dans les années 70, pendant la période de hausse des prix du pétrole et des produits de base, mais elle a renoué avec une stratégie exportatrice dans la seconde moitié des années 80. Ces dernières années, la Chine et les Philippines ont aussi favorisé l’exportation.

En Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande, les exportations de pétrole et d’autres ressources naturelles ont été importantes à certaines périodes.

Borensztein, De Gregorio et Lee, «How Does Foreign Direct Investment Affect Economic Growth?», par exemple, montrent que l’investissement direct étranger est un important conduit pour les transferts de technologie et qu’il contribue relativement plus à la croissance que l’investissement intérieur lorsque le stock de capital humain dépasse un certain seuil. Gène Grossman et Elhanan Helpman, Innovation and Growth in the Global Economy (Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1991) soulignent que les importations autant que les exportations peuvent avoir des retombées sur le plan de la technologie.

Voir David Dollar, «Outward-Oriented Developing Economies Do Really Grow More Rapidly: Evidence from 95 LDCs, 1976-85», Economic Development and Cultural Change, volume 40 (avril 1992), pages 523-44.

On trouvera des précisions supplémentaires concernant l’évolution macroéconomique avant la crise du milieu de 1997 dans World Economic Outlook: Intérim Assessment, décembre 1997, pages 8-10.

Souvent, par exemple, les opérations financières ne reflètent pas les transactions sur biens ou services du moment, et les participants à ces opérations fondent leurs décisions sur des informations dont ils disposent à propos des conditions économiques et des prix futurs. Par ailleurs, le créancier est d’une manière générale moins bien renseigné sur l’emprunteur et l’utilisation des fonds empruntés que ne l’est l’emprunteur lui-même. Aussi les ressources financières ne sont-elles pas rationnées par les prix d’équilibre (en l’occurrence, les taux d’intérêt) mais par d’autres éléments qui reposent généralement sur l’information. Il est donc possible que les financements ne soient pas affectés aux investissements dont le rendement social est le plus élevé. Les défaillances des marchés dans le secteur financier et le rôle que peut jouer l’État sont décrits dans: Joseph E. Stiglitz «The Role of the State in Financial Markets», Proceedings of the Annual World Bank Conference on Developments Economics 1993, publié sous la direction de Michael Bruno et Boris Pleskovic (Washington, Banque mondiale, 1994), pages 19-52; et Banque mondiale, The East Asian Miracle, pages 205-21 et pages 273-91.

Voir Morris Goldstein, «The Asian Financial Crisis: Causes, Cures, and Systemic Implications», Policy Analyses in International Economics, n° 55 (Washington, Institut d’économie internationale, juin 1998).

L’expérience acquise (sur la période 1975-97) indique qu’il faut en moyenne trois ans environ pour que la croissance de la production retrouve sa tendance de longue période après une crise bancaire—voir «Crises monétaires et bancaires: caractéristiques et indicateurs de la vulnérabilité», chapitre IV des Perspectives de l’économie mondiale de mai 1998, pages 80-105.

Voir «Résolution des problèmes du secteur bancaire», encadré 6 des Perspectives de l’économie mondiale de mai 1998, pages 86-87.

Le ratio d’endettement donne une idée plus juste de la solvabilité des entreprises. Bien que des données concernant ce ratio ne soient pas systématiquement disponibles pour un grand nombre des pays en crise, la forte baisse de cours boursiers conjuguée aux profondes dépréciations monétaires et aux hausses des taux d’intérêt permettent de penser que l’endettement des sociétés a été multiplié plusieurs fois.

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